Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Prostitution, contraintes et libertés

Saint-André — Prostitution, contraintes et libertés. Un titre à emphase pour un débat stérile. Elle s'y était rendue en douce, bien sûr, flanquée de son fidèle Sven. Lina, elle, s'en foutait, à partir du moment où ses enveloppes étaient bien garnies. La discussion avait tourné autour des différences entre la prostitution librement consentie et la prostitution au service des proxénètes. Des blablas. Elle avait d'un coup encaissé une évidence : elle était toujours inscrite dans la case contrainte. Esclave dans les rouages d'un réseau. Plus pour longtemps sans doute. Si elle avait pu, elle se serait proclamée travailleuse du sexe. Aurait emménagé sur un bout de trottoir dans les quartiers chauds de Solèse. Milité avec les autres. Pour s'oublier, il existait tant de moyens.

Elle se savait contaminée depuis deux ans. Le médecin en face d'elle alignait les insipidités. Dispensait au milieu ses estimations. Déblatérait aussi les programmes de préventions nouveaux nés, la notice de zidovudine[1]. Effets secondaires indésirables inclus. Elle avait toujours dissimulé son état. Elle s'était même caché la réalité. Elle ne supportait pas ce suicide lancinant dans son sang. Parfois, à l'occasion, elle craquait. Ne se confessait pas à n'importe qui. Sa confiance, elle l'accordait au compte-goutte à ceux qui pourraient s'ils le souhaitaient, l'aider. Elle avait été vaccinée par la réaction de l'homme qui lui paraissait proche :

« Je te croyais forte. »

Son médecin en avait vu d’autres, des patients comme celle-là. Il cadenassait le reste. Sa perplexité, ses interrogations sur l’épidémie. Il se répétait, épiloguait cinq fois sur le moindre détail, tant il craignait de ne pas renseigner assez… Une indignation bouleversait son professionnalisme devant un être, jeune, rongé à moyen ou à long terme par la maladie. Un regain de compassion aussi. Pour les centaines d’enfants infectés.

La jeune femme était d'une beauté irréelle. Et son avenir était incertain. D’un geste, elle essuyait les alternatives à la chute des CD4, les recommandations. Elle le remerciait, polie, la mine toujours triste, avec le sourire de rigueur. Elle sortait de là la tête haute. Sans rage, sans concession à la lutte prochaine. Elle prenait rendez-vous pour les contrôles de sa propre initiative. Elle se présentait pour chacun. D’autres se confiaient, se plaignaient ou sanglotaient. Elle opinait. Constante. Que peut réserver un virus pareil à une personne à l’apparence si calme ? Aux réactions si stables, trop contrôlées même ? Au fond, elle n'avait pas encore pris conscience. Elle avait prononcé maintes fois le mot virus pour elle-même. Elle n'avait pas assimilé qu'il était en elle. Elle comptait les jours. Envisageait tout. Il fallait bien continuer. Elle errait au gré des allées, descendait vers le centre, grimpait sur les pavés. Les foules se condensaient plus loin, au bout des travées, le long des canaux, dans les commerces. Elle les évitait. Le constat ne la soulageait plus. Pourtant elle ressassait :

« Je ne suis pas encore malade. »

Elle avait choisi son virus, sa pénitence, pas en victime sur l’instant. Elle s’était exposée. Elle se devait d’assumer. Un de ses premiers clients. Un mois après ses débuts dans ce milieu. Son œil sur elle. Et sa conviction sur le coup : il mentait. Son acquiescement à elle :

« Oui, j’accepte alors que je sais. J’accepte. À cause surtout de ce soir de décembre où la moitié de moi-même s’est tuée sur la route. »

Elle courut sur les pavés. Renonça à voir son amie à cinq mètres du café. Rebroussa chemin. Dans l'église des vieux quartiers, les cierges brûlaient. C'était un endroit rassurant. Un havre de paix à deux pas du canal, au milieu des foules hétérogènes de Saint-André. C'était la première fois depuis si longtemps. Les murs rosés embaumaient la cire. Elle esquissa un signe de croix. Se glissa devant un banc. S'agenouilla. Elle ne pria pas. Sous le regard compatissant d'une Vierge à la robe rouge, elle resta là, à contempler l'autel. Elle frissonnait. Un poids lui tomba sur la clavicule.

Cassandre : Je t’ai cherchée partout !

Annabelle : Je me balade…

Cassandre : On avait rendez-vous, je te rappelle. T’aurais pu me prévenir !

Une curiosité, ses pupilles foraient un mystère. Compact et alarmant.

Annabelle : Comment tu m’as trouvée ?

La Poupée auscultait ses mouvements. Semblait percer son apparence.

Annabelle : T’as des yeux effrayants aujourd’hui.

Cassandre : J’ai l’impression que tu me caches quelque chose.

Annabelle : Ah bon ?

Cassandre : Moui. Et ça ne doit pas être une bonne nouvelle vu ta tronche.

Annabelle : Eh, tu m’épargnes avec ton prénom deux secondes, tu remballes tes prophéties, et t’arrêtes de me plomber le moral. Bon, on va le boire, ce café ?

 

[1] L’AZT, premier antirétroviral commercialisé.

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