Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

L'appartement

You go to my head and you linger like a haunting refrain and I find you spinning round in my brain like the bubbles, in a glass of champagne [...] 

 

Billie HOLIDAY – You go to my head (H. Gillepsie- J.F. Coots) – Warner Bros Inc 1938.

 

Les rosaces de soleil trouaient les persiennes, se faufilaient dans le bureau, ricochaient sur l’ordinateur. Le propriétaire des lieux négligeait parfois son clavier pour consulter sa montre. Il avait emménagé ici après le mandat des décorateurs, environ un an avant. L’appartement occupait à lui seul le dernier étage d’un immeuble de standing. Les terrasses recelaient chacune un panorama : la chaîne de montagnes d’un côté, le Saint-André historique, ses canaux, les rochers de la basilique et du château de l’autre. On surplombait au nord des allées coquettes, une rue toute en sérénité, au sud la promenade ombragée des bords du lac. Lorsque l’interphone chevrota sa sonnerie, le propriétaire partit ouvrir. Ses invitées entrèrent. La première, Victoire décochait son insolence, une suprématie sur sa camarade.

Victoire : Cassandre, je te présente Mark. Mark, tu connais déjà Cassandre ?

Mark : Nous nous sommes croisés. Dans un couloir.

Victoire : Vous vous croisez encore. Du coup.

Il les débarrassa de leurs vestes. La compagne de Victoire, débardeur carmin sur sa poitrine équilibrée, jean pattes d’éléphant sur ses longues jambes, était très belle. Et c’était indéniable, très jeune. Ses iris marron disséquaient le hall.

Mark : Après vous, mesdemoiselles.

Deux vantaux coulissaient sur le centre d’une pièce. Les canapés en cuir noir crânaient autour d’une télévision écran géant, d’une stéréo ultramoderne, de plantes vertes. En expo sur les rayonnages, les bibelots d’antiquaires en bronze, pendulette, sculptures du dix-neuvième aimantaient la poussière. Sur la gauche, un bar en merisier, ses tabourets à dossier sous un velours brique, tranchaient les espaces. Une salle à manger s’étirait derrière lui. Ses chaises se pâmaient dans leur laque avec tout près une audacieuse, une ottomane. Le buffet, la table, triomphaient sous un plafonnier, une verroterie à perles. À l’opposé, les volumes ensevelissaient les panneaux d’une alcôve. Les losanges des tapis se déployaient sur le marbre patiné. Les fauteuils se calfeutraient dans les coins. D’autres s’abritaient contre le voilage des rideaux. Ils dévisageaient tous le guéridon, le nombril de la bibliothèque. Le jour fusait à travers les baies, drapait chaque particule. La fille fila Mark et l’Énervée jusqu’aux divans. Elle étudia les œuvres de bronze. Dans ses petits souliers.

Mark : Comment allez-vous ?

Victoire : Bof. On est venues à pied, c’est épuisant…

Elle s’affalait sur le cuir.

Mark : Voulez-vous boire quelque chose ?

Victoire : Gagné ! S’il te plaît, sers-nous un verre de cet excellent breuvage écossais, celui que tu planques dans ton bar…

Mark : Un whisky ?

Victoire : Encore gagné ! T’es en veine, dis-moi.

Mark : Sans doute.

Il attribua une dose à chacune. La fille se décida, imita son amie. Goûta une gorgée. L’Énervée amorça une conversation, l’alimenta à elle seule, avec des babioles, la pluie, le beau temps. Pour discourir en cinq sec sur les humeurs et les hobbys de sa Poupée. Un bip du côté du hall abolit son exposé. Mark s’excusa, disparut. Chacune des filles expédia un coup d’œil à l’autre.

Cassandre : Pourquoi tu parles de moi comme ça ?

Victoire : C’est rien de vache. C’est pour qu’il apprenne à te connaître...

Le retour du propriétaire suspendit les soupçons. Un homme encore jeune surgit ensuite dans le salon. Cassandre reconnut l’aspect robuste, le style du costume, les mèches blondes. Elle avait aperçu le nouveau venu avant, mais où ? Il salua, il s’appelait Fabrice. Ses joues se coloriaient de sillons. Ses yeux étroits, bleus métallisés, s’inclinèrent sur les bases d’un débardeur carmin et d’un body noir, comparèrent. Mark versa un autre demi-scotch.

Victoire : Tu vois, Cassandre, ce qui est bien, avec Fabrice, c’est qu’il est toujours prêt à rendre service aux gens. C’est ça, l’amitié. On trinque à l’amitié ? 

Elle hissa son single malt du bout des doigts. Et engloutit la charge d’une traite sans sursis.

Victoire : Fabrice, tu veux me rendre un service ?

Fabrice : Quand tu me le demandes sur ce ton-là, je ne peux rien te refuser.

Victoire : J’ai des courses à faire, tu m’emmènes ?

Cassandre : Mais…

Victoire :… Toi, bois ton whisky tranquille. Sans t’étrangler…

Cassandre : Tu avais dit que…

Victoire : J’ai oublié, j’ai un truc de prévu. Tout le monde peut se tromper. C’est pas un souci, Mark se fera un plaisir de te raccompagner.

Cassandre : C’est bon, je rentrerai seule.

Elle réprimait une terrible vexation. Devant ce piège tendu par celle qu’elle croyait son amie. Ladite amie se concentrait sur ses manigances et pépiait.

Victoire : Ben voyons, tu risques de te perdre ! Mark, tu peux ramener Cassandre chez elle ?

Mark : Bien entendu.

Victoire : Alors je te la confie. Prends-en bien soin. Fabrice, on y va ?

Fabrice : Avec plaisir.

Dans le hall, il tendit son blouson à l’Énervée. Qui pouffait aux singeries de ce déglingué de destin, décrétait.   

Victoire : En vérité, je te le dis, il était temps de dégager. 

Fabrice : Tu l’as déjà, ta prime, il est séduit.

Victoire : Pas encore. Mais j’suis sur la bonne voie. Ça ne saurait tarder.

 

Mark avait appris tout ce qu’il souhaitait savoir à son sujet. La jeune fille s’appliquait à porter le cristal à ses lèvres en rythme. Sa discrétion alternait avec une spontanéité. Une volubile sans gouaille. Elle était rafraîchissante de crédulité, le contraire de Victoire.

Une mélodie ponctuait sa voix, un fluide liait ses postures toujours contenues. Au fur et à mesure qu’elle se livrait, son minois irradiait de douceur. Avec ses légères malices dans les paroles, dans la conduite, elle ferait une employée modèle. Au charme déroutant. Deux secondes, quand il l’embrassa, le sentiment de commettre une erreur le troubla. Sans se borner à l’attraction physique, avait-elle le moindre avantage sur les autres ? Elle n’avait aucune expérience. Peut-être était-elle trop jeune ? Elle avait quinze ans. Le même âge que Victoire. Mais Victoire cultivait une maturité d’experte. Une exception. Mieux vaudrait ramener la fille chez elle. En engager une autre. Plus âgée.

Puis encore une fois, elle leva des pupilles, deux billes sombres vers lui. Elle frissonnait d’une incandescence irrésistible, des perceptions d’adolescente aussi. Elle le dévorait du regard. Elle l’idolâtrait avec tant d’innocence, tant de confiance, tant d’insistance enfin qu’il capitula.

 

 

Annabelle : Cette fille, d’où elle sort ?

Lina : De nulle part ! C’est cette charogne d’Énervée qui veut la recruter, elle l’a amenée à Mark, elle l’a choisie dans sa classe ! Vic, toujours elle, elle et ses idées de daube !

Annabelle : Quoi ? Dans sa classe ? Franchement, l’Énervée, elle craint.

Elle éprouvait une aberration, pour la première fois. Une sensation proche de la pitié devant la crise de sa meilleure amie. Elle définissait sa Lina d’abord comme amoureuse, mordue. Donc une aveugle. Une masochiste. Une groupie déifiant le passé. Maussade, toute à ses marottes sur l’amour, la Belle incendia une de ses longues.

Annabelle : Depuis combien de temps ça dure ?

Lina : J’en sais rien, un mois, moins. Tu te rends compte ?

Annabelle : Et… elle voit rien venir ?

Lina : Si tu la connaissais pas, tu verrais venir Victoire, toi ? Ou même Mark ? Et ils vont peut-être pas le faire pour de vrai ?

Un silence se logea, douillet. Les explications ne se justifiaient plus entre les deux amies. Elles se percevaient, s’élucidaient en chœur. Leur complicité était un asile, inaliénable.

Annabelle : Je te mentirai pas, il y a de fortes chances.

Lina : Et nous, alors ? Qu’est-ce qu’on dit ? Qu’est-ce qu’on fait ?

Annabelle : On attend : on ne s’en mêle pas. Et bichette : arrête d’être jalouse, c’est débile. T’es plus sa régulière et c’est tant mieux.

Elle offrit un briquet. La blondinette flamba une de ses lights.

Lina : Parce que tu crois que j’peux m’en empêcher ?

Elle s’agita. La hargne, c’était une roue de secours pour sa fierté, la ronde de ce qu’elle avait subi pendant des mois. Des mirages, un amour, des lambeaux de moralité, enterrés rien que pour lui. Lina se consumait. Offensée, vieillie, sans illusion, sans conviction, sans plus aucun déclic de révolte. Elle avait dix-huit ans à peine. Et elle réagissait en femme âgée au seuil de la mort. Démangée par la mélancolie.

Lina : Je la hais, cette fille. Je hais l’Énervée. Je les hais.

Annabelle : Tu trouves pas que t’exagères ?

Lina : J’avoue. Mais j’ai les circonstances atténuantes.

Annabelle : Laisse-lui le bénéfice du doute, on ne la connaît même pas… Quand est-ce qu’on la voit, d’ailleurs ?

Elle enrageait encore contre Mark, ce pourri, elle ne se le permettait qu’à moitié. Il ne valait même pas une colère. Et sa satanée 100'S grillait trop vite.

Lina : Ben, le plus tôt possible

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0

Commenter cet article