Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

You know I'm born to lose

 

[...]You know I’m born to lose, and gambling’s for fools,

But that’s the way I like it baby,

I don’t wanna live for ever,

And don’t forget the joker [...]

 

MOTÖRHEAD – Ace of Spades (L. Kilmister - E. Clarke- P. Taylor) – «Ace of spades», Motor Music Limited 1980 Sanctuary Cop. Ltd.

 

Saint-André — L’ivresse était une arme capitale. En une nuit, non seulement elle cimenta les habitudes de son job, mais elle en inventa de nouvelles. Être assez éméchée pour assumer ses actes. Pas assez ivre pour décoller de terre. Sa petite folie, son remède en poudre lui insuffla courage et ardeur. Et non, elle ne serait jamais une vulgaire junkie. C’était un remontant, quasi un complément de vitamines. N’empêche, la comédie lui volait à la figure dès qu’elle assemblait une analyse. La drague avait été facile. Directe. Pas la peine d’être convaincante, le Vieux savait ce qu’elle était. Une pute. Une machine. Une malléable. Le Vieux avait des défauts pleins d’intérêts, en plus de tous les autres. Il ne supportait ni l’alcool, ni le surplus d’activité. Trop d’alcool l’incitait à s’épancher. Elle avait deviné comment le faire boire, elle avait flatté son orgueil… Il s’était épanché sans s’en rendre compte. Il lui avait annoncé des chiffres. Puis d’autres, des opérations occultes, des réseaux enchevêtrés entre eux, où lui prétendait tout diriger. Sans citer aucun nom. Et Mark voulait des noms.

Second défaut du Vieux, trop d’activité l’endormait. Il s’était endormi vite. Elle concevait presque pourquoi certaines de ses plus jeunes collègues l’appréciaient. Il n’était pas difficile à satisfaire. Même si son hobby, c’était de débusquer des physiques un peu proches de l’enfance. Pendant qu’il ronflait, elle fouilla des tiroirs. Mémorisa des listes. Elle traduisait deux syllabes sur dix. Elle ne comprenait pas ce qu’elle lisait. Des noms, des adresses, des lieux. Elle tomba sur des cassettes, leurs étiquettes portaient des prénoms masculins, féminins. Rien pour attiser sa curiosité. Le Vieux ne se réveillait pas. Elle n’appela personne pour la ramener chez Mark.

Dans la rue, l’hiver, le vide, elle flânait. Yves, le Vieux était un incident, un bourreau obsédé par sa jeunesse. Il ne renoncerait jamais à ses passions, anodines pour lui. Elle revenait à elle lento, à chaque enjambée. À sa vie d’apparence. À ses hypothèses, à ses frousses, à ses nuits. À ses clients. À deux jades, ils la minaient. Et elle se damnait pour eux, s’aliénait, s’expatriait côté asile. Elle appartenait à un monde de bluff, de frime, les intervalles nocturnes, le quotidien, les iris verts de Mark… Ils imposaient, ils rythmaient tout. Des tranquillités précaires au carnet de rendez-vous. Maintenant, elle justifiait son surnom, la Poupée. Elle en était une ou pire, un pantin, parce que quelqu’un tirait les ficelles. Pour lui, elle n’était qu’une marionnette. Elle ne négligerait plus la moindre broutille. Pas une strate de cette impasse, sa situation, pas une intonation de Mark, pas un de ses gestes pour la diriger vers ce que lui, il voulait. Elle serait intelligente. Elle perdrait ce qui subsistait de conscience, d’indulgence, de sensiblerie en elle. Ses symptômes d’humanité dans son enfer étaient un poids. Elle suivrait la route de ses collègues. L’avenir, le sien, ne la concernait plus. Arrivée chez Mark, elle but des bols de café au lait. Puis, en arrière-plan, des lueurs ricochèrent dans la cuisine, sur la table en chêne. Le début de la journée, déjà. Il était tôt encore. Le maître des lieux avait découché.

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