Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Victoire s'esquiva

Victoire s'esquiva des draps en un éclair. Se versa un alcool fort dans la cuisine. Contempla la ruelle pavée par la fenêtre. L'appartement du Chauffeur lui plaisait, au centre des quartiers anciens, parquets patinés, pierres de taille apparentes par endroits, fenêtres à petits carreaux. Elle avait le sentiment d'une douceur ici. Comme si les murs se souvenaient, eux, de ce qu'était Fabrice en arrivant à Saint-André. Étrange pensée, de l'imaginer clean. Elle, elle ne le côtoyait pas à l'époque. Les jeux de pouvoir l'avaient sans doute corrompu. Plus que la came… Elle ne devait pas se prendre le chou avec ce genre de fadaises. Réfléchir, plutôt, à ce qu'ils mijotaient…

« Tout va de travers ! L’autre porte des bas sans qu’on l’oblige, je l'ai trop traînée dans les sex-shops, ça l’a contaminé. C’est le délire… Ils jouent à autre chose ensemble… »

Ses orteils percutèrent soudain un buffet. Elle atterrit sur le sol, à frictionner son pouce endolori. 

« Merde, ils ne font que ça : jouer ! C’est un jeu entre eux, un putain de jeu et on est juste… des pions ! Les enflures… ça y est, j’suis jalouse. Je voudrais bien être une mouche, moi ! Salace à gogo. Voyeuse. Pas grave, m’en fous. D’toute façon, j’suis pas un public pour Can’t buy me love[1]. Moi, je m’envoie New Wave Hookers[2] et j’soigne ma conscience professionnelle. »

Et elle se marrait sans retenue de ses propres allégories. C'était nerveux, elle ne pouvait plus s'en empêcher. Elle angoissait. Devant ce qu'elle avait provoqué. 

 

Elle écoutait. Régulière, elle acquiesçait. Automate bien huilé, poupée tombée dans la marmite du luxe. Et oui, elle le ferait bien sûr, à quoi bon se rétracter ? Elle était enfermée ici avec lui. La pensée l’oppressait. Elle sirotait encore. Même si son monde s’effritait à chaque lampée. À chaque syllabe. Lui, il marchandait, argent, aide, objectifs. Elle n’assimilait pas tout, tant pis. C’était la tournure de sa vie, il la décidait pour elle. Elle avait actionné son propre piège. Plus rien ne la heurtait, elle était responsable. Elle était mature. Et les éclats de cruauté dans les jades lui faisaient peur. Peur, comme on a peur quand on a quinze ans.

 

L’Énervée buvait, dissertait, se resservait, se désaltérait, tournait en rond, un lion en cage. 

« C’est mort, cette tôle. Plus de coco. Et Allemand dans cinq heures ! Aïe, aïe, j’y crois pas, ces deux dépravés, c’est à gerber. Ils jouent, ils jouent, et pourquoi hein ? Quelle réussite ! J’ai transformé une bonne lycéenne en péripatéticienne furieuse. Ou alors, c’est l’histoire de la pute qui s’est amourachée de son mac. Pfff, bof, une guimauve pour le trottoir, ça. Mac, pas mac, futur mec ? Gibier ? C’est kif-kif ».

Elle s’isola dans la salle de bains. Dévissa les robinets de la baignoire. Régla la température. Ajouta des sels de bain.

« Et mac, il est quand même. Mark, c’est pas prédestiné, ça, comme prénom ? Ça sonne comme un tiroir-caisse. Et ce surnom, monsieur tout m’est permis. Master, le maître des tarés. Comment passer de la pommade, demander la notice à Vampi. N’empêche, la blondasse, ben elle est vidée, recalée, out, remplacée pour de bon. Au Chauffeur, Lina. Comme moi. Quoi ? Sa gueule au Chauffeur, elle est potable. Bon à part ça, c’est la cata. Ah si, sa came, et sa salle de bains, elle est d’enfer ».

Elle s’immergea dans un effluve de bois et de myrtille.

« C’est un micmac, ce jeu entre eux. Je capte pas. La boulette. Cupidon est largué. Moi itou ».

Elle s’assoupit un temps. Puis encore un dépit la lança, la ranima. Au bout du compte, elle vida la baignoire. Quitta le cocon de vapeur, récupéra ses fringues. Elle se reconstitua une tenue, une mine correcte devant le lavabo. Le fond de teint la délivra de sa pâleur. Elle revint vers le lit. Le Chauffeur s’extrayait à peine du sommeil. Elle lui aurait bien plaqué un bisou sur le front. Il était encore lui-même au saut du lit. Elle se réprimanda. Un élan pareil après une nuit de baise sous cocaïne, c'était déplacé.

Victoire : Hello. Pour ton info, c’est pas encore le matin, pas tout à fait.

Fabrice : Tu t’en vas ?

Victoire : Ben ouais. J’ai cours d’allemand en simple visite dans quatre heures.

Le Chauffeur appliqua une paume moite sur son bras.

Victoire : Toi, t’oublies pas ce que tu dois servir à ton tonton, moi, je t’oublie pas, OK ? 

Elle harponna son sac, rapatria ses pompes enroulées dans les draps, par ici la sortie...

Fabrice : Attends, je voudrais…

Victoire : Qu’est-ce qu’il me veut, le Chauffeur ? Il garde pour lui sa nuit inoubliable, hein ? Et on verra pour la prochaine…

Un rire fusa, un oreiller s’écrasa pile à côté d’elle.

Fabrice : Tu es une sale…

Victoire : Je suis payée pour, mon pote. See you !

Elle parvint en une minute jusqu’à la rue. Fuma une clope. Devant elle, le lac pionçait dur sous le gel, sous son masque de nuit. Autour, la vieille ville exhalait une odeur un peu putride d’humidité, de pierres. Les volets cloisonnaient les univers. L’Énervée n’envisagea pas de rentrer chez elle. Elle patienterait jusqu’à l’ouverture d’un troquet pour s’y réfugier. Pour l’instant, elle n’avait rien à faire. Que marcher.

 

Elle écarta un pan de la porte-fenêtre. Elle se pencha contre la balustrade. Elle surplombait l’aurore, le panorama lavé sans une brume, un soleil de rêve. Les cimes dentelées sous la poudreuse, les roches s’imprimaient à l’horizon. Des jacassements sur les rives, le lac lui jetait ses petits bonheurs matinaux à la figure. Tant pis, elle reverrait Michael. Un courant d’air claqua une porte. Elle pivota vers la chambre. Ici, les stries s’éternisaient sur les aquarelles. Il avait dit :

« Tu n’es pas comme les autres. »

Et sans prélude, elle voulut se perdre dans le néant. Pour fuir la honte, le dégoût, et ce qu’elle devait faire. Des plis se tatouaient sur son front. Il avait répété :

« Je ne veux pas que tu sois comme les autres. »

Elle s’imbibait de la chaleur de l’appartement. Elle perçut un tac, un cliquetis dans son crâne. Comme les autres, mais quelles autres ? Comme Daphné avec son contrôle de maths ? Ou comme Lina, comme Victoire, comme Annabelle ? Comme ce qu’elles étaient destinées à devenir, chacune d’elles trois, ce qu’elles étaient déjà ? Des putes, avec dans leurs bagages leur incapacité à s’intégrer dans une société conventionnelle. Des filles qu’on vendrait au propre, au figuré, sans autre possibilité d’avenir au fond. Elle se précipita dans le hall, histoire de remédier à sa satanée anxiété. Dépouilla son vieux sac de cours d’une ou deux capsules. Elle les avala d’une traite.

 

Un bruissement d’ailes égal à un chuchotis, une présence avec un froissement éveillèrent le dormeur. Un rire dégringola sur lui.

Cassandre : Le Chauffeur poireaute dans le salon.

Sur elle, un halo de satin égrenait ses particules en doré et en écru. Le peignoir découvrait le galbe des jambes, contrastait avec la crinière opaque. Elle s’allongeait sans invitation, patte de velours contre son torse.

Cassandre : Promets-moi qu’il ne l’engagera pas.

Mark : Nous en avons déjà parlé.

Elle esquiva une étreinte. Et moqueuse, elle s’envola hors de sa proximité, le considéra.

Cassandre : Vous souhaitez votre petit déjeuner au lit, Master ?

 

 

[1] 1987. Comédie pour ados de Steve RASH. (États-Unis)

[2] 1985. Film classé X de Gregory DARK. La meilleure scène de Traci Lords selon les aficionados.

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