Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Venus du Nord

Saint-André — Venus du Nord, les vents glacés s’emballèrent. C’était le même cortège tous les ans. Des avalanches de combinaisons fluorescentes, des fractures, des entorses, plâtres, bandages, déferlaient sur le centre de la ville. Les touristes inondaient les restaurants, dévastaient les boutiques, pillaient les stocks de cartes postales. On ne pouvait plus leur échapper. Les hordes se succédaient ainsi, pendant quatre à cinq mois, car après car. La Blonde dédiait une antipathie sauvage à leur liesse, à leurs débats sur les pistes noires. Elle zigzaguait entre ces tarés, les abhorrait tous, s’efforçait de s’extraire du flot. Un gai luron, as des descentes, à l’avant-bras noué dans une écharpe, l’apostropha, bavassa :

« Bonjour, je vous offre un verre ? »

La Blonde s’arma de dédain.

Lina : Si un bras cassé, ça ne vous suffit pas, redites-le. Pour voir.

Elle vérifia l’humiliation du sportif devant ses copains, sur sa bouille cramoisie. Et elle rendit hommage à ceux qui raquaient. À sa garde-robe. À la vie. Elle traça à travers l’esplanade, au milieu d’autres fanatiques d’or blanc. Elle se sentait légère.

Elle avait relégué son béguin aux antipodes de sa mémoire. D’autres se délestent ainsi des poubelles combles. La poubelle, dans son cas, c’était Mark. Les cancans de l’Énervée avaient déblayé ses souvenirs. L’intérêt, c’était une rancune vivace. Pour se solidifier les ailes.

Sa candeur se préservait dans ses tonnes de fringues griffées ou non, converties à un raffinement. Son visage mangé par ses iris saphir, sa beauté, s’ancrait toujours dans la grâce. Sans fond de teint, la Blonde semblait avoir seize ou dix-sept ans. En réalité, le compteur affichait dix-huit depuis cinq mois. Annabelle allait fêter, elle, son dix-neuvième anniversaire. Confinée dans son pool boiteux, la jeune femme se satisfaisait d’être la Blonde de la bande. La dépensière sans modération du clan. Yves était de nouveau là pour elle. Depuis le flop de l’affaire Daphné, elle préférait le garder sous haute surveillance. Pour lui, c’était entendu, ils étaient partenaires, amis, presque à égalité. Il était son mentor, elle restait sa favorite. Il lui avait remis le grappin dessus, elle admettait son emprise. Elle servait de régulière à Fabrice. Yves s’accommodait de la donne jusqu’à couver le jeune couple. Sans manifester de velléité. Que celle de contrôler l’équilibre de son neveu.

Elle empruntait des penderies chez l’un, chez l’autre, sans distinction. Elle s’escrimait à essayer de passer son permis de conduire. Le bac se profilait. Pourtant, elle n’angoissait plus pour son avenir. Au lycée, seuls les cours de langue l’intéressaient. Elle était bilingue en anglais, apprenait l’allemand, l’espagnol avec aisance. Yves la félicitait souvent. Elle attirait une clientèle internationale. Elle cultivait déjà son standing. Pour son métier. Lui était-il tombé dessus ? L’avait-elle choisi ? Quelle importance ? La norme boulot-gosses-mari-dodo, un patron, huit heures de turbin pour une paye minable, la tyrannie des horaires, la rebutaient. Devenir une pondeuse, pleurer à chaque fin de mois, très peu pour elle. Elle serait une indépendante. Elle baignerait dans le luxe jusqu’à s’extirper des billets par les trous de nez. Puis avec Annabelle, son alter ego, elle dirigerait son agence d'escorts, un jour. Quand Solèse se doterait d'un cadre légal pour la prostitution, ce qui ne tarderait plus. Le hic, c'était qu'elle n'approuvait pas les fréquentations de sa meilleure amie à Solèse. Ses idées, traîner avec les filles des trottoirs, s'infliger conférences et débats qui ne servaient à rien. L'indépendance, c'était pour Lina, de ne pas s'occuper des autres. Pas de scrupule pour mieux avancer. Dans le magasin, elle se campa près des caisses. Au point de ralliement. Munie de ses emplettes, elle guettait sa copine. Le rayon parfumerie l’alléchait. Une vendeuse lui grimaçait une risette. Un bâton jaillit sous ses mirettes.

Cassandre : C’est ton style, Vampi. Stick couleur braise…

Elles échangèrent des astuces de maquillage, dévalisèrent des présentoirs, réglèrent cash. Puis partirent boire un café. Entre elles, la fierté abdiquait. La Blonde se doutait de ce que vivait la Poupée. Elle l’avait un peu expérimenté.

Lina : Je t’ai pas encore dit… Mais merci. Pour Daphné. C’était…

Cassandre  :… C’est pas officiel. C’est pas moi. Blondasse.

Lina : T’as tout d’une garce, toi. 

Cassandre : Parce que tu crois qu’il a changé d’impératif en matière de fille ?

Lina : Merci quand même, mademoiselle. Je t’offre un ballon de sang frais ? Tu me parais pâle. 

Cassandre : Sans façon, non. Je digère pas.

Lina : Resto, plus sang des vignes. Et une séance de spiritisme, rien que pour toi. T’as pas des grands-parents décédés en stock, pour une interview ?

Cassandre : Bof, t’as pas Hugo ou Beethoven ?

Lina : Lui ? Il était sourd, Victor, c’était un obsédé. On reste aux bons vieux Morrison, Hendrix, Dean, Marilyn… Je l’aime bien, elle.

Cassandre : T’en es où avec elle ? Au moment où tu lui demandes le secret de son brushing ?

Lina : Non, à : quel effet ça fait d’être un fantasme et un sex-symbol mort ?

 

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