Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Une jolie fleur dans une peau de vache

[…] Un’ jolie fleur dans une peau de vache

Un’ jolie vache déguisée en fleur

Qui fait la belle et qui vous attache

Puis, qui vous mèn’ par le bout du cœur […]

 

Georges BRASSENS – Une jolie fleur (… dans une peau de vache) (G. Brassens)– « Les sabots d'Hélène »,Warner Chapell Music France 1954. 

 

Saint-André — Son premier plantage total, il l’avait amorcé dans une artère commerciale de Buenos Aires. Son père venait le chercher à onze heures. Chaque jour, ils plongeaient ensemble parmi la foule. Ils renouaient le dialogue, remédiaient aux années de silence, échangeaient leurs convictions. Se reconnaissaient au fond, l’un dans son fils, l’autre dans son père. Ils écumaient les échoppes, achetaient des babioles pour la famille. Michael avait dix-sept ans. Il devait s’envoler pour la France une semaine plus tard. Le vol retour, son avenir était programmé. Puis au milieu des gens, il l’avait aperçue. Dans une démonstration de tango. Étrange, avant ce jour, elle dansait et il ne l’avait pas remarquée. Elle s’appelait Maria. Il avait raté l’avion, déserté le lycée, oublié les potes de Saint-André. Il s’était installé en Argentine. Il avait déniché un boulot, il avait charrié des caisses jusqu’à raviner la paume de ses mains. Tous les soirs, il avait couru voir Maria, il avait offert des bouquets à Maria, il l’avait raccompagné jusque sur son perron. Rarement, il avait franchi le seuil. Trop jeune. Trop européen. Son père l’avait prévenu. Il ne l’avait pas entendu. Il n’avait pas perçu non plus les appels de Saint-André. Sa mère, sa sœur et son meilleur ami, Cédric. C’était Maria, sa nécessité. Maria, quand il surprenait son regard démuni, parfois désespéré, Maria et ses mystères. Maria l’avait largué un matin. Sans explication. Son père avait tranché :

« Elle n’était pas pour toi. C’est tout. »

Annabelle ajusta son bandeau serre-tête sur ses oreilles. Vive la mode, il était large, englobait le pansement du lobe droit. Elle arrivait dans le bar. Michael était là, avec des chopes, deux asséchées, une pleine. À s’obnubiler avec un paysage derrière la vitre. Amoureux transi.

Annabelle : Je dois te parler.

À la disparition de Cédric, dans son néant, Michael avait su la calmer, par ses paroles. Sans la guérir, il avait raccommodé deux bouts de cœur par-ci, par-là avec un fil de croyance.

Michael : Et Cassandre, tu l’as vue ?

Annabelle : Non.

Aujourd’hui, après plusieurs années, elle était dans le giron des ronces. Obligée de tricher. Alors que lui, il lui avait injecté des espoirs par intraveineuse au début de son deuil. Il l’avait secourue, elle l’enterrait. Voilà où l’entraînait la multiplication des feintes. Son job de nuit, ses amitiés de jour.

Michael : Elle ne veut plus me voir, ça va, j’ai pigé…

Annabelle : Je suis sûre qu’elle est désolée.

Michael : Ouais. C’est une sacrée menteuse, tu sais. J’ai cru qu’elle était différente… Tu devrais t’en méfier aussi.

Un’ jolie fleur dans une peau de vache, le refrain de Brassens seyait à sa jolie Cassandre. Du coup, son cerveau en scandait chaque syllabe.

Annabelle : Je suis persuadée qu’elle ment pas par goût. Et toi, tu l’as blessée.

Son intégrité la sommait d’articuler autre chose. Et elle devait jongler avec la diplomatie. Jeter les épines par fourchées. Elle commanda des bières. Pour aider.

Annabelle : Elle te fait tourner en rond ?

Michael : Y’a pire...

Annabelle : Je sais, t’as pas son adresse, t’as pas son numéro.

Michael : C’est pas tout…

Il expirait parfois, malgré lui, une gangrène, ses sentiments envers une fille qui se fichait de lui, cette jolie vache déguisée en fleur. Et les moments avec Cassandre, leurs discussions, le corps de Cassandre. Tout ce qu’elle ne lui avait jamais dit.

Annabelle : Alors… Tu connais pas son nom de famille non plus ?

Michael : Tout juste…

Annabelle : Elle a Victoire sur le dos, comme une sangsue…

Michael : J’en ai marre, Anna. J’ai pas besoin d’une fille comme Cassandre !

Annabelle : Ah, là, c’est toi le menteur. Je peux…

Michael : Non ! C’est pas la peine. Je voulais savoir qui elle est, maintenant, je m’en fous.

Annabelle : Deuxième balourd, essaie encore.

Michael : Elle est encore avec lui, c’est ça ?

Annabelle : Je suis désolée. Tu te souviens que tu t’en fous ?

Michael : J’ai confiance en toi, Anna, alors dis-moi…

Annabelle :… C’est plutôt compliqué.

Michael : Je sais que tu le connais…

Annabelle : Bonne déduction.

Michael : Tu le connais bien ? 

Annabelle : Bien, c’est un… ami.

Michael : Comment est-il ?

Annabelle : Au premier abord, il est beau, riche, intelligent, tout. Un homme franchement très… brillant.

Le bluff avait gravi ses cordes vocales. Mais il la renvoya à sa parabole, les buissons, les ronces. Enjoliver ainsi ce taré. Même s'il lui avait rendu service. Ce n’était pas honnête de sa part.

Michael : Alors pourquoi tu as l’air si… dégoûtée quand tu parles de lui ?

Annabelle : Ah, non, n’envenime pas les choses !

Michael : Dis-moi son nom, Anna !

Annabelle : Mon cher Michael : inscris-toi sur une liste d’attente pour revoir ta dulcinée, fume un joint si tu veux, ça calmera tes ardeurs, mais ne me demande plus rien sur lui… 

Michael : Mais qu’est-ce que vous avez, toutes ?

Annabelle : Solidarité féminine, mon pote.

Sa paume atteignit l’épaule de son ami. Elle était bombardée pastiche d’émissaire de l’impossible, inutile d’espérer. Elle ne se le pardonnait pas.

Annabelle : Fais-moi plaisir. Essaie de l’oublier. S’il te plaît.

Son ami se paralysa. Puis fredonna une phrase de Brassens qu’elle n’eut aucun mal à reconnaître :

« … Qui fait la belle et qui vous attache

Puis, qui vous mèn’ par le bout du cœur. »

Annabelle avala une traite de houblon. Diagnostiqua :

« Mon vieux, t’es vraiment atteint. »

 

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