Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Une bonne traduction

La prof : Une bonne traduction doit laisser une place de choix à l’intuition, il ne s’agit plus de savoir décliner des articles…

La torpeur envahissait l’Énervée, contre le radiateur au deuxième rang. 

La prof : Eine singen[1]

Ses paupières s’affaissaient, ses épaules aussi, impossible de réagir, le sommeil s’imposait peu à peu. L’Énervée visa un châtaignier dehors, son nichoir à merles, antique.

La prof : [2]Wenn du zur Arbeit gehst am frühen Morgen, ce qui signifie ? Qui sait, qui sait ?

L’Énervée se positionnait d’emblée contre le sujet, le turbin au petit matin, quelle infamie ! Elle, en général, elle rentrait à ces heures. Claquée. Elle saisit un feutre bordeaux dans sa trousse. Histoire de compléter sur les éclats de son vernis.

La prof : Wenn du am Bahnhof stehst mit deinen Sorgen, qui sait ce que cela signifie ? Quelqu’un ?

L’Énervée s'appliquait avec la pointe de son stylo. Comblait une écaille. Elle avait les siens, de soucis, ils lui suffisaient. Cassandre ne se pointait pas en cours. Elle n’était pas chez Mark non plus. Victoire aurait parié qu’elle n’avait pas dormi chez sa sœur. La Poupée avait découché. Un toc, la retardataire déboulait. 

La prof : Vous êtes encore en retard ! C’est inadmissible !

On tendait son billet, on se glissait à côté de l’Énervée. On bougonnait des excuses.

La prof : La prochaine fois, c’est un avertissement !

Elle aplatit le billet sur son bureau. Puis se remit à égrener Augen in der Grossstadt.

Victoire : T’as loupé une grande page d’histoire lyrique.

Cassandre : Je vois…

Victoire : Toi et moi, y va falloir qu’on cause.

Cassandre : Quand tu veux. Dehors.

Son crayon ébauchait des tulipes, des marguerites sur sa pochette. Des contours de visages aussi, avec des boucles.

La prof : Was war das ? Vieilleicht dein Lebensglück ce qui signifie…

À la gauche de Cassandre, on marmonnait en simultanée :

« Peut-être la chance de ta vie… Devant toi, elle s’éloigne, elle n’est plus là… »

 

Elles se détournaient de leur trajet originel vers l’appartement de Mark. Elles arpentaient les ruelles du vieux Saint-André, assoiffées de vitrines attrayantes, de gadgets, de fringues.

Cassandre : On est dehors, j’attends.

Victoire : Tu sais très bien ! Arrête de fricoter avec le serveur, ça craint un max pour toi !

Sur la place de la fontaine, un rayon de soleil avait rameuté les queupons[3] du coin, puis d’autres jeunes moins excentriques. L’Énervée les matait au loin. Se figeait devant le magasin de lingerie fine.

Cassandre : Je ne pige pas pourquoi tu t’incrustes dans ma vie à ce point. Tu fais un transfert ?

L’Énervée pivota face à la boutique de chapeaux :

« Moi, un transfert…

Puis haussa le ton :

– Moi, un transfert ? Tu crois ça, salope ? »

Cassandre : Je te charrie, pétasse.

Elle titubait contre l’Énervée, s’esclaffait. 

Victoire : Merde j’suis sérieuse... Ça fait des mois que je me la coince pour toi, pour t’aider, ça fait des mois que ton mec me charcute pour connaître le nom de l’amant et j’ai pas craqué.

Cassandre : Merci beaucoup, c’est fou ce que ton amitié peut m’apporter.

Victoire : Je t’ai soutenue dans ta connerie jusqu’à maintenant.

Les effusions de la Poupée se fissurèrent peu à peu.

Victoire : Cassandre, tu vas chialer des cascades de larmes si je ne te soutiens plus.

 

 

[1] Traduction : une chanson…

[2] Il s’agit d’une œuvre du poète allemand Kurt TUCHOLSKY (1890-1935) : Augen in der Grossstadt (1930)

[3] Les punks à l’envers…

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