Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Un ombrage

Devant le lac – Un ombrage, et chaque trait s’émoussait, les contours s’affinaient. Le paysage respirait sous le crayon, on lui insufflait une vitalité. La jeune femme s’appliquait. Décrivait les montagnes, les eaux, les cernes de nuages à fleurs de flots, les barques contre une jetée, les villages au loin auprès des roches, leurs clochers, des mouchetures plus ou moins proches. Le panorama accédait à l’immortalité, juste pour elle, pour l’artiste. Elle maintenait sa concentration. Le résultat naissait de l’exigence, l’esquisse héritait d’intensité. Elle désirait s’atteler à un tableau, bientôt, du même point de vue, de la rive. Elle appréhendait le contact des pinceaux à cause des nuances. Elle ne s’avouait douée que pour le dessin, pour une sphère en noir, gris, blanc, la sienne, pour l’authenticité des formes. La technique, la toile, son orientation, calculer l’impact de l’horizon, le travail, ne la gênait pas. Sa mère exposait tout dans son salon, montrait à ses voisins, ma fille, un don… Mais pour l’artiste, l’ouvrage final se révélait inférieur à ses prévisions. Satanées couleurs. Elles étaient trop vives, à chaque fois, malgré sa vigilance.

Les chiens jappaient sur les étendues de pelouse derrière son dos. Elle les vouait au diable, contrariée. Elle regrettait la sérénité d’autres saisons, sans promeneur, sans intrus. Un trait encore et le rappel de la luminosité, si particulière se calqua sur le papier. Elle aimait bien ce coin. Dommage. Elle ruminait. Ses iris se tordaient dans le vert. Tranchaient les clébards en deux. Elle aurait exterminé l’intégralité de la population canine si elle avait pu.

Le jeune homme l’aperçut au milieu de son matériel. Elle lui envoya un signe. Vérifia dans la poche de son jean, son fétiche enroulé dans un mouchoir en papier. Commença à remballer ses dessins dans sa sacoche.

Michael : Comment va mon peintre favori ?

Il lui planta une bise sur chaque joue. Elle semblait embarrassée.

Annabelle : Hum. Je vais bien… Et toi ?

Elle s’affairait, rangeait. Casait chaque feuillet dans une pochette.

Michael : Très bien. Je vais voir…

Annabelle :… Cassandre ?

Une œuvre au critérium se suspendit entre ses doigts.

Michael : Ben oui. Tu viens ?

Annabelle : Bien sûr. Et… et ça marche entre vous ?

Michael : Elle est un peu spéciale. Mais je l’adore.

Annabelle : Alors, euh, je t’accompagne ?

Elle dévoilait ses jolies dents, sans forcer. À quoi bon s’inquiéter ? Ses sourcils s’arquèrent au-dessus des yeux, deux perles à la teinte indéfinissable, au gré de la clarté. Sa sacoche se scellait.

Michael : Oui. On y va ?

Il cultivait toujours un côté dégingandé, entre le dandy et l’idole Morrison. Depuis des années, il jouait sur la ressemblance. Cédric se moquait même de lui, avant. Annabelle sautait sur ses jambes, lui emboîtait le pas. Après l’accident, à la mort de Cédric, il était resté à part parmi ses connaissances. Par sa sensibilité, sa sincérité, malgré ses absences. À chacune des escales, ils se revoyaient. S’il ne lui confiait pas tout, elle ne pouvait pas non plus se raconter. Chacun respectait le tempérament de l’autre. Et en filigrane, le même être leur manquait.

Michael : Tu la connais bien, toi ?

Annabelle se vit projetée tout schuss dans un dilemme. Une impression de trébucher dans un fossé de broussailles. Des épines saillantes pour perforer sa peau.

Annabelle : Je te jure que c’est une fille géniale.

 

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