Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Un joli mois flamboyait

Le lycée –  Un joli mois flamboyait tout en douceur et en chaleur. Les tee-shirts, les jupes s’arboraient dans le soleil. Les élèves s’entassaient à l’ombre, ou s’offraient un bronzage. Ils exultaient tous. C’était la pause déjeuner. L’Énervée faiblissait. Ses yeux d’émeraude cernés de Kohl s’ancraient sur le goudron, sur les platanes. Cherchaient un gué au milieu du troupeau.

La Poupée avait intégré une bande de leur classe. Des originaux comme elle, avec des idées strictes sur l’existence. Des illuminés. Ils dissertaient sur Giraudoux. Sur une mise en scène de La Guerre de Troie n’aura pas lieu. [1]

L’Énervée tâtait le terrain depuis une semaine. Elle s’adossa contre les briques de l’enceinte. Depuis plus d’une semaine, son amie ne lui accordait plus un salut, plus un regard. Elle n’essayait pas non plus de l’éviter. Elle avait replongé dans ses leçons avec zèle. Réincorporé son uniforme d’ado normale. Les jeans achetés par maman, la banalité, le petit copain à la sortie… Victoire n’existait plus pour elle. Dont acte.

L’Énervée inspira. S’arma de courage. Et se fraya un passage vers les artistes en herbe.

Victoire : Hello, Cassandre. On pourrait se voir tout à l’heure ?

Les théâtreux interrompirent leur dissection du couple Andromaque Hector pour la toiser.

Cassandre : Tout de suite si tu veux.

Elle empoigna son cartable. Puis elles se détournèrent. Traversèrent la cour, le hall. S’établirent à l’extérieur des murs, sur un banc. Elles remâchaient chacune leur embarras.

Victoire : Tu me hais, hein ?

Cassandre : Oui et non. Je sais pas de qui j’ai été jalouse, en fait. Ce que je sais, c’est que c’est bien terminé.

Victoire : Écoute : Mark veut te causer.

Cassandre : étonnant. Il a peur que je parle à quelqu’un ?

Victoire : Mais non. Il veut te voir. C’est tout. Tu t’en fous ?

Cassandre : Un peu. Je suppose que tu dois passer chez lui avec moi ? Comme d’hab’ ?

Victoire : Loupé. Alors, t’es avec le serveur ?

Cassandre : T’as appris ça dans le journal ?

Victoire : Dis-moi, miss futée, le Vieux, tu l’as oublié, mais il t’a dans le pif, lui ! Et toi, tu roucoules peinarde avec le sosie de Jim !

Le rire de sa compagne démarra au quart de tour. Cala aussi vite.

Cassandre : Qu’est-ce que tu crois ? Que je vais vous balancer ?

Victoire : Non. C’est que, je me dis, Master, il prend ta défense, mais il flippe. Parce que tu reviens pas.

Cassandre : Tu veux m’expliquer pourquoi je devrais encore me le coltiner alors que toi, tu te débrouilles si bien ?

Victoire : Ben t’sais, ils ont rameutés leurs toutous. Vous pouvez risquer des soucis, avec ton serveur...

Cassandre :… C’est des menaces, ça, Victoire. Dis à Mark, dis-lui bien, je ne marcherai pas…

Victoire : Mais non, c’est pas des menaces… Juste, le Vieux, il t’en veut vachement… Et merde, écoute-moi ! Jette ce serveur sinon…

Cassandre : Sinon quoi ? Fais-moi plaisir, garde ton avis dans ce qui te reste de cervelle, et sers-toi de ta bouche pour tes clients !

Elle s’élança en avant. Le poing de l’Énervée s’abattit sur son sac de cours. Le confisqua.

Victoire : Excuse-moi. S’il te plaît. Rassieds-toi…

Cassandre : J’attends mon sac.

Victoire : Avant d’avoir ton sac, accepte de m’écouter… Tu peux pas savoir comme j’m’ennuie sans ta tronche.

Cassandre : J’adore quand tu t’aplatis. Je suis tout ouïe.

Victoire : Bon. Allons-y. Je m’excuse. Pour Who’s that girl[2], les armes chimiques, les armes nucléaires, la couche d’ozone, l’effet de serre, pour Tchernobyl aussi, pour t’avoir présentée un rat à apparence humaine, pour avoir osé craquer pour son apparence dix ou… Euh un bref instant, je m’excuse pour ma pauvre Emma de mère qui m’a pondue ainsi, pour les politicards véreux, les actrices à fantasmes, pour la disparition des éléphants, les épinards à la cantine…

Cassandre :… Stop ! Rembobine la cassette, t’as dit quoi ? C’était quoi, avoir craqué pour son apparence, et cetera ?

Victoire : Primo, tu me dis que tu me pardonnes…

Cassandre : T’arrêtes de déballer tous ces désastres et je te pardonne.

Victoire : Bon, ben, ce que je veux dire, c’est que Mark… Et moi…

Cassandre : Mark et toi, oui, vas-y, tu y es presque !

Victoire : C'est-à-dire que… C’était pas la première fois. Voilà. Je l’ai dit. Ouf.

Cassandre : Non ? Voyons, ma chérie, t’es en train de me dire que tu fais partie de son harem de pouffiasses ? Mais c’est très bien, ça, c’est une bonne place…

Victoire : Ce mot, pouffiasses dans ta bouche, ça fait piment dans une boîte de chocolat. Qu’est-ce qui te fait marrer ?

Cassandre :… J’étais déjà au courant pour Mark et toi…

Victoire : T’es pas cool, toi alors…

Cassandre : Va répéter ça à Master. Dis-lui aussi, à ce… V.R.P. bas de gamme, dis-lui que je ne veux pas le voir. Jamais.

Victoire : Mais moi, tu veux bien me voir ?

Cassandre : Bien sûr que non ! Je suis ici pour prendre l’air, tu vois pas ?

 

 

[1] Jean Giraudoux : (1882-1944), et il n’a pas écrit que cette pièce ! (Et Electre ? Et Ondine, alors ?)

La guerre de Troie n’aura pas lieu : Pièce en deux actes de 1935.

[2] Who’s that girl : Film (comédie de James FOLEY – 1987). Commis par Madonna actrice.

 

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