Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Un coup de foudre

Un coup de foudre l’avait assaillie devant une vitrine spécialisée. Un tilt insidieux. Depuis quelques mois, distribuer ses dessins ne lui suffisait plus. Elle se sentait tellement vivante, les idées lui saturaient le cerveau. Il fallait les concrétiser parfois. Pour imposer sa présence en ce bas monde. Pour se régénérer. Elle avait donc couru les magasins. Schématisé les combinaisons, évalué les matières avec sa meilleure amie. Puis choisit deux couleurs, seule. Elle pourrait peut-être différer la maladie, décourager la mort, à force de se rendre indispensable. À force de chouchouter son clan. Une borne d’amarrage dans sa tempête. Elle protégeait les filles de ses secrets, bien sûr. Mais leurs échanges lui devenaient vitaux. Et pourquoi, après tout, ne pas faire plaisir ? S’éclater, resserrer les liens ? Se moquer de leur job. De ce qu’elles étaient, toutes les quatre. De leurs chiennes de vie. Le moment venu, elle avait tout entreposé chez Fabrice. La surprise se devait d’être totale. Alors, dans le salon, Annabelle patientait, jubilait. Les autres entraient.

Annabelle : Tadam ! Cadeaux pour toutes !

Elle secouait ses cheveux gaufrés au Babyliss.

Lina : On a tout, là ?

Victoire : Très zolis, tes cartons la vieille.

Un fatras de boîtes peuplait la moquette, quatre énormes rectangulaires, quatre carrées, une orpheline ronde. La Belle s’agenouilla sur le parquet devant la cheminée, une fillette devant un sapin au matin de Noël. Elle distribua les cartons, méthodique. Agrémenta ses gestes par des gloussements et des :

 « Tiens, celui-ci est pour toi.

Ou des :

 – Le second complète le premier. »

Elle s’arrogea une boîte rectangulaire, une carrée, l’unique ronde. Lina déballait. Imperturbable. Dépliait une paire de cuissardes en vinyle noir.

Lina : Eh, pétasse, c’est toi et moi en noir, Anna et Cassandre en rouge !

L’initiatrice avait garni le frigo du Chauffeur. Elle partit s’atteler au débouchage d’un magnum. L’Énervée sifflota deux notes, étendit sa robe. Puis les dessous devant elle sur le sofa. La Poupée bloquait sur les broderies coordonnées des bas et du bustier. Lina pouffait.

Annabelle : Champagne !

Elle versa le brut de brut dans quatre coupes, éparpilla quelques gouttes sur le plateau. Happa plusieurs gorgées. La Poupée désespérait d’actionner la fermeture éclair de ses cuissardes. Les autres comparaient leurs tenues, entre deux torrents de blagues. La Belle sentait ses paupières se détendre… Son compagnon invisible, le virus, la larguait-il ? Elle négligea son verre. S’appropria le dernier carton rond. Souleva le couvercle. 

Annabelle : Perruques, les filles !

Elles seraient ainsi, des quadruplées, toutes les quatre sur le même moule. Quatre filles au carré impeccable, blond platine. La Poupée écarquilla ses billes. L’Énervée fronça son nez un peu cassé. Et Lina soupira. On se recentra sur les tenues. On se déshabilla pour l’essayage. On enfila un bas, un string, un bustier, on butina une goutte de champagne, on ferma les robes de l’entrejambe jusqu’au cou. On emprunta une bouffée sur une cigarette. On métamorphosait les lieux en vestiaire de boîte à strip-tease, on se déchaînait. Le fluide champenois baissait dans la bouteille. Lina dans son vinyle noir, s’empara d’une 100'S abandonnée. La Poupée angoissait. Ses hanches trop grosses, ses jambes charnues, l’obnubilaient. Les cuissardes ne pardonnaient aucune rondeur.

Cassandre : ça brille, non ?

Elle se pinçait les hanches. Excédée par ses bourrelets.

Annabelle : ça, c’est du vinyle, ça va te changer du cuir.

Et elle sourit. Les robes reluisaient, incitatives. Un paquet pour les clients, facile à décacheter. Mark devrait accepter d’envoyer sa petite merveille bosser là-dedans. Quelle ironie ! 

Cassandre : ça fait un peu trop…

Elle blêmissait. Calculait le diamètre de ses mollets dans le vinyle.

Annabelle :… Mais oui, gagné ! Me dis pas que tes clients haut de gamme n’apprécient pas ?

Victoire : J’crois qu’elle voulait dire SM…

Elle absorba du mousseux, pompa du tabac. Disséqua ses pieds.

Victoire : Pourquoi j’ai l’impression d’être une naine, hein ?

Lina : C’est parce que tu mesures toujours vingt centimètres de moins que nous. Même sur des talons de dix centimètres, trésor.

Victoire : Je mesure un mètre soixante-et-un !

Lina : Moins dix !

On lui tira la langue.

Cassandre : Les cuissardes vinyle, ça serre.

Annabelle : Bout de chou, va… Tu vas cartonner.

Lina : Et toi donc !

Elle lui balança une perruque puis un bisou.

Annabelle : On est des bombes, les filles.

On lui chopa le bras.

Lina : Quatre bombes, les filles, le clan des bombes.

Elle récupérait sa perruque, expédiait la sienne à l’Énervée.

Annabelle : Comme ça, quand on ira bosser, chacune de nous pensera au clan.

Lina : On se sentira plus jamais seule.

La porte de l’appartement s’ouvrait sur une drôle de ménagerie : des paires de jeans, de chaussettes, des manteaux dispersés, des cendriers fumants, des palettes de maquillages sur les fauteuils, des coupes sur les tablettes. Fabrice applaudit, salua. On lui répondit. Et on entama d’autres pourparlers.

Annabelle : On se dégote un miroir, on se colle les perruques…

Lina :… Faut se maquiller. Et on se casse en boîte...

Fabrice s'arrogea un appareil photo. Les filles s’appuyèrent les unes aux autres, posèrent. Fabrice disparut, en quête d’une ligne. La Blonde se tourna vers la chaîne, enclencha la musique. Avance rapide, le timbre inimitable de Balavoine sonna :

« Dis-moi combien il faut que je te paye…[1] »

Et la Poupée embraya avec lui :

« Pour m'inventer une nuit de soleil… »

Puis cinq voix en chœur :

« Réponds-moi… »

La chanson les réanimait toutes :

« Les flics m'ont dit que tu n'as pas ton pareil, c'est peut-être eux qu'il faudrait qu'on surveille

Quand on voit la pauvreté du soir, roman du désespoir… »

Et elles dansèrent, gestes mélodramatiques à l'appui, les yeux dans les yeux, chantèrent à tue-tête, se jetèrent des coussins. À la dernière mesure :

« L'amour décolle… »

Elles s’écroulèrent sur les sofas.

Victoire : Bon. Qui baptise les fringues ce soir ?

Le silence sonna dans ses tympans. Le sujet était blessant. Malgré l’expérience. La Blonde avouait :

« Moi… J’irai en noir vinyle.

Encore un instant s’assourdit. Puis la Poupée le rompit :

– Moi… J’irai en rouge vinyle. »

 

[1] Daniel BALAVOINE – Soulève-moi (Daniel Balavoine) – « Vendeurs de larmes » – Barclay 1982.

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