Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Tell the girl

Tell the girl to go home

We need a witness

To the killing

 

Jim MORRISON – The new creatures — 1969.

 

Il conduisait trop vite. Sa décision ensemençait toute sa conscience. Enterrait ses délibérations, ses jugements. Il était presque hypnotisé par les faisceaux des phares, droits devant lui. Il avait eu le temps de se préparer. Il avait entassé ses affaires dans un sac. À Solèse, il avait acheté des billets d'avion pour Londres. Puis, cherché un endroit où acheter une arme. La législation n'était pas la même qu'à Saint-André. Il avait de l'argent de côté. Il se procura un revolver semi-automatique.

Il avait prévenu sa sœur qu'il repartait. S'était tu sur ses motifs. Il devait protéger celle qui venait avec lui. Il n'avait pas non plus annoncé sa destination. Ce serait à Cassandre de décider. D'abord Londres, et de là, ils verraient. C’était dit, il allait l’arracher à eux, là où elle était. Ils parieraient sur une nouvelle vie. Ensemble, ils pourraient tout reconstruire. Il pensait seulement à ses billets d’avion, il les avait achetés. Seulement à l’adresse révélée par Victoire. Du fond des mois précédents, une voix, l’écho d’un bonheur léger, lui bourdonnait encore son défi à l’oreille :

« Méfie-toi toujours de moi. Je vais te faire souffrir. »

Il se délivrait par l’imagination de ce qu’il n’avait pas su répondre. Il s’adressait à elle :

« Tu avais tort, Cassandre. Tu ne vas pas me faire souffrir, je vais te chercher, je vais t’emmener… »

Les phrases, celles qu’il emploierait peut-être, après, le survoltaient. Et il lui semblait que cette nuit était la plus belle de sa vie. Parce qu’il était sûr de lui. Sûr de sa folie, parce qu’il agissait. Parce qu’il était amoureux. Enfin, l’endroit indiqué par Victoire discrédita l’obscurité en quelques lueurs. C’était une bâtisse de ferme rénovée, au fin fond d’une campagne désertique. Des haies de troènes l’encerclaient. Les abords se dissimulaient sous les pins. On avait garé deux berlines derrière le portail. Il n’envisageait pas de s’attarder. Il fallait partir vite et loin. Avec elle. Il songeait à leur voyage. Ils s’envoleraient. Il sortit de sa voiture, se précipita. Cogna contre la porte. Son cœur palpitait dans ses tempes. Le Chauffeur ouvrit.

Fabrice : Qu’est-ce que vous faites ici ?

Des rétines d’acier foraient ses pommettes rougeaudes.

Michael : J’entre.

Le Chauffeur le laissa passer. Goba une mouche. Michael marcha droit devant lui. Atteignit un séjour.

Il était là. Il conversait avec un homme plus âgé. Le jeune homme les reconnut sur-le-champ. Ils se levèrent. Le plus vieux aussi était comme Victoire l’avait décrit. Pour la première fois, il l’espérait aussi la dernière, il était face à Mark. Ce dingue. Qui frappait pour se défouler. Qui vendait les autres. Qui couvrait Cassandre de bleus. Le jeune homme sentit le métal du calibre dans son blouson. 

Mark : Que faites-vous ici ?

Michael : Je viens chercher Cassandre. Où est-elle ?

Et son âme se liquéfia à la simple pensée de se tromper. De perdre Cassandre ou son courage. Il se mit à déboucler, à fouiller des chambres, à l’appeler. Seul le Chauffeur tenta de le dissuader. Le Vieux et Mark examinaient l’intrus. N’intervenaient pas. Ils se consacraient à leurs cubains. Des fracas de talons dévalèrent l’escalier, Victoire soutenait Cassandre.

L’Énervée ne craignait plus rien ni personne. Elle se délectait du show, c’était le fameux soir de la générale. Quant à mademoiselle, elle absorbait un nuage, une pluie, sa bulle. S’accrochait à sa stupeur pour tenir debout. Elle promenait sur l’assistance un air vanné. Dans son trip, un vorace. Lui, il la voyait. Elle n’était pas elle-même. Et il désirait tant la soustraire à sa déchéance.

Michael : Viens, Cassandre. Prends tes affaires. On s’en va.

Il lui tendit la main. Elle balbutia. Déposa sur lui une bille de noyée, un désespoir tout à coup incandescent. Elle n’osait pas le suivre. Il souffrit pour elle de ce délire. De son emprisonnement, de sa persécution. Tant pis, il était avec elle. Il avait enfin compris, leur avenir devenait possible. Elle se réveillerait, s’il la guidait en dehors de ce lieu, hors d’atteinte de ce master, cet aliéné, de ses cauchemars, des associations de pourris de tout acabit. Il distinguait des touches, des émotions au coin de ses paupières. Il excluait de la perdre. Même si elle ne résolvait pas le dilemme. Même si elle ne tranchait pas. Mark était presque entre elle et lui. Le jeune homme se remémora l’arme contre son flanc :

« Cassandre, viens, on s’en va... »

Un monceau de cohérence se déplia au fond d’elle. Les séquences se fracassèrent. La folie, l’impétuosité d’une fuite, tourbillonna. Michael lui offrait sa main.

Cassandre : Je viens.

Des paires d’yeux convergèrent sur ses basques. Elle rejoignit Michael. Lui prêta un sourire. Saisit un sac à dos sur un buffet. Personne ne broncha. Elle s’approcha de lui, se coula contre son bras. Elle lui confia :

« C’est pas trop tôt… »

L’un contre l’autre, ils bifurquèrent vers l’issue.

Ce fut presque un chuchotis :

« Cassandre, tu ne sors pas d’ici. »

Tétanisée, elle considéra Mark. Michael n’en pouvait plus, il fallait s’en aller, c’était une urgence. Il se concentra. Il avait occulté la solution, flagrante. Il pointa son flingue sur le thorax de Master :

« Non. Elle s’en va ».

Tout à coup, le Vieux avança. Et gifla la fille. La cohue à peine inaugurée s’amplifia. La fille s’obstina dans sa hargne. Égratigna, mordit, tapa, se rebella, le Vieux la tenait. Michael s’alarma, s’affola, écarta sa dulcinée. On avait négligé le Chauffeur pour de bon. Il était derrière l’intrus. Gardait en joue l’arrière de son crâne. La cible lâcha son moyen de défense. La mêlée s’effondra aussitôt. Cassandre scrutait Michael. Le Vieux se recoiffait en hâte. Dans la pogne du Chauffeur, une crosse reluisait. Une longueur dans le scénario, la défaite s’éternisait.

Mark : Bon. Maintenant, qu’est-ce que tu veux, Cassandre ?

Il étalait sa bonne humeur, son orgueil, sa prétention. Elle s'agenouillait.

Cassandre : Laisse-le partir, s’il te plaît…

Le Chauffeur céda l’arme à son supérieur direct. Michael était toujours dans le viseur.

Cassandre : Mark, s’il te plaît.

Mark : On ne parle plus.  

Le Chauffeur harponna la Poupée. Elle s’arc-bouta, hurla, gesticula, attaqua sans succès, insulta. Brusquement, un boum dans ses tympans. Une grosse caisse percuta son crâne. Elle ne vit plus rien. On avait peint le décor en noir monochrome.

Le Chauffeur surveillait de nouveau l’invité, l’arme au poing. Mark et le Vieux s’établirent dans des fauteuils. Réchauffèrent leur tabac. Ils délibérèrent. Le Chauffeur était incapable de se détendre. Poli, contrit, il les guettait. Master se leva. Récupéra l’artillerie. Son adjoint souffla.

Mark : Tu n’aurais pas dû venir ici.

Il bouscula l’intrus. Suffisamment pour une occasion de l’interroger.

Michael : Mais oui, t’es le plus fort.

Son instinct lui commandait la crainte. Mais il n’avait pas peur. Les mouvements, les attitudes s’ordonnaient d’eux-mêmes. Un appel, des tréfonds de son âme, le pénétrait. S’il devait mourir…

Michael : Moi je ne regrette pas d’être venu.

Il savait à cet instant. Sa naïveté, les feintes, les bonnes, les mauvaises intentions, ce qui l’avait attiré, ici, pile dans la ligne de mire. La fille en noir se planquait au fond de la pièce sur un canapé. Ses pupilles, des émeraudes, l’étudiaient. Sa figure accordait un sérieux, voire une morosité, sans plus. Aucun autre sentiment n’affleurait d’elle. Contre ses chevilles, Cassandre était blottie. K. O.

Mark : Tu pensais être bien accueilli ?

Michael : Je suis là pour Cassandre. Le reste, je m’en fous.

Mark : C’est donc toi…

Michael : ça doit être moi.

Mark : Tu es visiblement inconscient.

Michael : Ouais, mais je l’aime, c’est ça. Toi, t’as peut-être dix ou vingt ans de plus que moi, mais tu ne comprends rien. Tu me fais pitié. Tu vois même pas ta chance, par contre, cogner, ça, tu sais, c’est facile…

Devant la fille en noir, sa fleur des nuits remua un brin. Une première seconde, l’avenir qu’ils auraient pu vivre ensemble se déroula comme un parchemin. La deuxième, il s’abîmait dans la vision de sa mère : allait-elle l’attendre… Devait-il réellement mourir ?

Mark : Tu devrais modérer tes propos.

Michael : Il faudra que ça cesse un jour. Alors tu peux me tuer, si ça te fait plaisir, si ça amuse tes potes, mais ça ne changera rien, tu resteras détraqué…

Le crescendo appâtait les deux autres. Le Chauffeur vint débarrasser l’intrus de son blouson. Perquisitionna, palpa, détecta les billets. Il les lança au Vieux.

Michael considérait cet espoir. Son espoir qui s’effritait. Allait-il mourir maintenant et ici, de cette façon, pour payer son idéalisme, ses principes dépassés, sa loyauté ? La fille en noir se campait dans son austérité, sous son maquillage tapageur. Son rôle, entre la voyeuse et la statue lui suffisait. Croyait-elle qu’il allait mourir ?

Le Vieux : Deux billets pour Londres… La petite doit le savoir.

Le jeune homme traduisit. Discerna la petite devant la fille en noir, il ne l’avait jamais entendu appeler ainsi… Elle était toujours un ange pour lui, un symbole, une jolie fleur, Cassandre. Il aimait son prénom. Les surnoms assenés par d’autres, ils sonnaient si creux. Une seconde, neuve, les images, sa mère à nouveau, puis son père, sa sœur, se figèrent en lui. Allait-il mourir ? 

Michael : Elle ne sait rien pour les billets.

Mark : Tu supposais qu’elle te suivrait sans réfléchir ?

L’intrus inspira. Les évocations, sa mère, son père, le taraudaient. Il avait tant à leur raconter, tant qu’il ne soupçonnait pas, son affection pour eux, son amour de la vie, sa vie… Il allait mourir.

Michael : Elle l’aurait fait. Tu le sais très bien. 

Face à lui, son meurtrier ajusta son tir sur la poitrine. Un éclair hua. Puis un second.

 

Deux coups de feu retentissaient, depuis ailleurs, à perpétuité, entre ses artères, dans ses veines, ils assiégeaient ses sens, ils l’internaient dans un dédale. Tout était brouillé. Mais elle rampait, parce qu’elle avait compris. Elle était rationnelle, elle savait, le destin, la jalousie, la haine, tous ensemble. Le rideau dans ses orbites l’aveuglait, il saturait tout et elle rampait.

Il n’était peut-être pas mort… Des bras autour d’elle, elle rêvait sans doute, mais non, on l’agrippait, on l’emportait, elle devait crier, elle devait se battre, elle voulait le rejoindre.

 

Michael perçut la douleur physique, un vertige, une masse, un tumulte, une galaxie. Elle l’engloutit, elle le déchira, elle tempêta. Puis dans une cascade bouleversante, elle l’abandonna. Il émergea dans une douceur, dans la lueur. Et il souhaita hurler. C’était donc ça la mort, sa mort ? Des sanglots, une fille fredonnaient au loin. Des lamentations aussi, son prénom, la fille suppliait, elle était couverte de sang, son sang, la musique de cette prière voulait qu’il revienne, seulement, c’était trop tard, il était mort, mort, mort. Puis la libération, en une pulsation, il flottait, il explosait, un soleil éternel devant lui. L’ordre phénoménal de l’univers s’agglomérait en lui, l’aspirait, les métamorphoses de l’astral s’enchaînaient. Une nuée de cristal le cueillait, l’apaisait, l’abreuvait à des arcs-en-ciel, le sublimait. L’au-delà entérinait une harmonie, adoptait son ultime décision, sa mort violente, résultat de sa naïveté. Il choisit les doux conseils, un écho à sa dernière volonté.

Il reflua. Malgré la pénombre, il distingua parfaitement son corps. Un cadavre. Un jeune homme. Des ourlets juvéniles sur les lèvres. Avec des boucles sombres.  La fille en noir pleurait presque en silence. Le Chauffeur rougissait toujours. Le Vieux fumait son barreau de chaise. Dans une chambre, les tissus imbibés de sang, une fille évanouie imprimait une odeur de mort sur le costume de Mark. Il berçait Cassandre tendrement. Il disait :

« Je ne veux pas que tu partes. »

Si le fantôme avait encore pu plaisanter, il aurait ri jaune.

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0

Commenter cet article