Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Take a look

[...]Take a look into my eyes, tell me what you see

Take a look into my eyes, tell me is it true

Take a look into my eyes, oh when I look at you

Take a look into my eyes, tell me is it me

Is it really me ? [...]

 

DEF LEPPARD — Mirror, mirror (Look into my eyes) (Clark/Elliott) —«High’n’Dry », Polygram Ltd 1981.

 

Solèse — Elle fuguait. Son chauffeur viendrait au bar de l’hôtel et ne la trouverait pas. Tant pis. Son client ronflait, elle ne voulait pas rester. Elle embarqua avec elle le bouquet du début de soirée. Une réceptionniste en uniforme tenta de maîtriser son embarras lorsqu’elle lui offrit. Elle allait sans doute le jeter aux ordures. Quel gâchis, il était magnifique.

Sur les trottoirs, certains passants se retournaient, d’autres se détournaient. Tous louchaient sur elle. Et elle n’avait personne pour la chaperonner. Elle rabattait parfois le pan de son manteau. Il se relevait par vague sous la bise glaciale. On devinait qui elle était. À sa tenue, à sa démarche. À son déguisement, sa perruque platine. Elle longeait le quai bétonné, le fleuve, en pleine lumière. Derrière la rangée de platanes, au bas des marches, plus loin sous les piliers, le froid avait délogé les marginaux. Si elle gagnait la place de l’horloge, à l’intersection des bus, elle croiserait plus de badauds. Il fallait tracer le long de l’avenue, bifurquer devant le square et les galeries, vers la passerelle piétonne. Où irait-elle ? Elle ne savait pas. Son walkman brinquebalait au fond de son sac. Plus de pile. Fini le hard rock pour la soutenir ce soir. Pour l’isoler des autres. De leurs regards insistants. Elle était nauséeuse, elle avait mal au ventre. Comme à chaque fois, elle se défendait de vomir. Elle se croyait insensibilisée. Et elle aurait tant voulu en crever de ce job, tout de suite, net, poignardée, foudroyée. Qu’il ne reste plus de sa carcasse que des cendres.

Les effets de ses remontants diminuaient. Elle avait de plus en plus mal au ventre. Elle grelottait. Elle avait faim. Mal aux pieds dans ses cuissardes en vinyle. Pour ses clients, elle s'appelait toujours Camellia. Comme s'ils pouvaient la croire affublée d'un prénom pareil. À cette heure-ci, elle redevenait Cassandre. Elle n’avait pas encore seize ans. Cinquante dans sa tête. Cinquante quand elle ne lisait dans le jade de ses yeux que la haine. Quand elle l’exaspérait. Elle dégringolait aussi sec à la case quinze et demi lorsqu’il l’appelait petite Cassandre ou baby. C’était douillet, sournois aussi. Un suicide aux somnifères.

Vingt-trois heures quarante. Elle s’était trompée. La passerelle au ras des flots était fréquentée. À sa bifurcation, elle hésita entre l’îlot du philosophe, et la rive gauche. Des stalactites pendaient aux saules, sur le squelette du pavillon, au restaurant désert les soirs de semaine. Les peupliers givraient, les canards eux-mêmes s’enrouaient. À quelques mètres, les moteurs vrombissaient sur le pont routier. Un groupe de jeunes la siffla, en la prenant pour une vieille d’au moins vingt ans. Face à elle, sur l’autre bord de la rade, le pic étincelant du jet d’eau ressuscitait au sortir de l’hiver. Il scarifiait les vagues devant sa jetée.

Elle divaguait. Elle rêvait du meilleur des lits, le sien, chez ses parents. Qu’elle retrouvait parfois le week-end. Quand elle rentrait dans son village natal au milieu de nulle part, on ne lui posait aucune question. Chaque membre de sa famille, comme sa sœur Lydie, avait la pudeur tenace. C’était admis, on ne parle pas de ce qui ne nous concerne pas. Si elle se levait au milieu de la nuit pour rejoindre Mark, elle se faufilait sans bruit jusqu’à la route. Mais elle savait, si elle croisait son père, sa mère, on ne l’interrogerait jamais. Quand elle rapportait ses anxiétés, ses doutes à Mark, il riait. Il raillait ses parents. Au fond, les rendez-vous, les escapades nocturnes ne pouvaient que les rapprocher. Et le faux manoir les recueillait, quelle que soit l’heure. Avec son étrange complicité.

Une boutique explosait de diamants. Les rues basses, les rues marchandes. Un tram la doubla, suivit la ligne droite de ses rails, entre les deux remparts de vitrines. Ses phares arrière ne s’effaceraient que plus loin, à la limite du secteur commercial. Des cadres en goguette, les cravates ruisselantes d’alcool, voulurent l’aborder. Elle accéléra, proféra son principal argument :

« Je ne suis pas dans vos moyens. »

On s’insurgea. On la laissa tranquille. Ce n’était pas sa réplique. C’était une dictée d’Annabelle :

« Tu verras, ça surprend, ça agace, mais ça marche nickel. »

La jeune fille ne les appliquait pas forcément. Mais elle respectait les conseils qu’Annabelle lui glissait entre deux cours, entre deux clients, entre Victoire et Lina. Elle traversa les voies du tram. Puis s’orienta vers un fameux magasin de jouet. À l’angle, elle se dirigea vers l’église, la doubla, à la frontière de la vieille ville. Le foyer historique de Solèse, un anachronisme, loin des fluctuations, des pages de la bourse, surplombait les chatoyantes rues basses. S’enclavait entre les universités, les quartiers chics, les hôpitaux. Le labyrinthe de ruelles rainurait les buttes. Là, du touriste au travailleur, on profitait des échoppes, on dégustait une bonne tasse de café. Presque minuit. Les étales sur la place étaient fantomatiques. Le manège ancien hibernait sous une bâche. Elle connaissait peu la Solèse de la journée. Un monde siamois du sien auquel elle n’appartenait pas.

Elle pensait à ses parents. Des gens renfermés à l’excès. Honnêtes. À mille lieues d’elle. Sous sa perruque et ses faux ongles, elle se bradait aussi pour ne pas leur ressembler. Les premières fois, elle s’était raccrochée à une image d’elle-même. À sa passion, la chanson, à son obsession, le fric. Puis ses illusions s’étaient craquelées. Sa naïveté aussi, ses leitmotivs :

« Le talent est accessoire, il faut autre chose… »

Maintenant, elle le savait : les filles comme elle se comptaient par millions. Elle était peut-être mignonne, peut-être que son corps l’aiderait, peut-être avait-elle une voix digne d’intérêt, une capacité à composer des mélodies, à écrire. Mais elle n’était pas, elle ne serait jamais unique. La seule prétention valable, c’était l’argent. Ce que Mark lui procurait. Ce qu’elle gagnait. Dans ce domaine, elle obtenait ce qu’elle avait convoité. Elle pouvait flasher sur des habits hors de prix. Les acheter le lendemain. Elle était abonnée aux esthéticiennes, aux coiffeurs. Parfois, ils la recevaient ou acceptaient de se déplacer, à la dernière minute.

Il fallait juste qu’elle se douche dix fois par jour pour pouvoir se supporter. Qu’elle annihile une pulsion : se décaper la peau à la térébenthine. Elle gardait l’impression vorace que leurs transpirations s’incrustaient sur elle. Depuis la première fois. Le vieux salace qu’elle revoyait dans ses cauchemars. Elle ne savait pas se chiffrer, sa valeur de pute. Elle décodait à peine ce que contenait le portefeuille de Mark. Il lui prêtait une Amexco dès qu’elle mendiait une tenue. Depuis l’affaire Daphné, c’était un contrat entre eux : une petite enveloppe pour chaque service, de multiples avantages au quotidien, un système de fixe et commissions, en somme. Ses clients lui fournissaient des bonus. Elle les liquidait en shopping, en cocaïne. La poudre, sa folie. Mark désapprouvait. Elle essayait de se contrôler. De sniffer pour bosser ou de manière réduite. Une flagellation quand on ne sait plus qui on est censé être. L’envie de sombrer pour de bon, comme celle de la térébenthine était si tentante.

Ses talons couinaient sur le bitume, elle grimpait. Les anciens murs de l’Évêché, puis à droite, le parc en terrasse dont elle se souvenait. Il était vide. Elle s’installa sur un banc. Elle n’avait plus un gramme en poche. Elle ôta un paquet de 100'S de son sac. Derrière les barrières, par-delà le clocher, elle apercevait des bribes de Solèse. Solèse presque féerique dans les écueils de mars, elle en aurait pleuré. Elle était seule. Avec Solèse qu’elle aurait tant aimé conquérir. Solèse qui avait fait d’elle une pute. Elle se réjouissait aussi, d’une bouffée de nicotine à l’autre. Parce que Solèse lui avait insufflé une force, ce soir. Parce qu’elle n’était pas au bar de l’hôtel. Son chauffeur allait la chercher partout. Appellerait Mark... Panique à bord.

Elle inspira, adressa une prière muette à Solèse. Pour s’évanouir dans ses détours à jamais. Elle retraça une exclamation dans le ciel avec sa cigarette. Et elle le vit. La 100'S faillit s’envoler. Il s’approcha.

Mark : Une promenade au clair de lune ?  

Cassandre leva le menton, porta le filtre à ses lèvres. Et elle s’aperçut qu’elles tremblaient.

Mark : Excuse-moi. Je ne voulais pas te déranger.

Elle atterrissait, doucement. Elle avait encore mal au ventre. Et Solèse la monomaniaque augmentait ses lumières pour mieux brûler sa nuit. Soudain, son cœur se comprimait. Elle se leva. Jeta sa clope. Arracha sa perruque. Les vaisseaux dans ses doigts palpitaient. Elle devait être vivante. Il avançait encore.

Mark : Je t’ai suivie.

Il attrapa le col de son manteau, l’attira contre lui. Elle blottit sa tête contre son épaule. Une main caressait ses cheveux. Et Solèse s’effondrait partout autour d’elle.

 

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