Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Son client

Solèse — Son client l’avait lâchée tôt. Il ronflait à présent. Elle s’était esquivée en douce, comme à son habitude. Ses quatre ou cinq réguliers s’accommodaient très bien de cette manie-là. Ils gardaient ainsi plus de temps pour eux. Pour digérer leurs fantasmes, pour récupérer. Pour effacer tout souvenir de son passage avant de rejoindre bobonne, junior, leur bureau, leur secrétaire. Depuis l’ascenseur jusqu’au portier, personne ne l’avait dévisagée, les réceptionnistes l’avaient ignorée. Ils étaient payés pour. Elle ne leur accordait plus d’attention. Ça faisait partie de son job à elle. Elle sortit de l’hôtel. Derrière la montagne, du côté des massifs alpins, à une trentaine de kilomètres d’elle, à Saint-André, Michael travaillait-il ? S’imaginait-il parfois qu’elle se souvenait de lui ?

Le jet d’eau sur sa jetée ruisselait. Peu de bise ce soir. Il s’immobilisait à l’équerre du lac, sans aller trouer les flots. Sur l’avenue parallèle, les boutiques de luxe s’alignaient. Elle les devinait. Elle briguait soudain une robe, des pompes. Se sermonna, ces monstres vendaient aussi des fourrures. Elle voulait oublier ses maux de ventre, une torture, ses mains bleuies alors que l’été, clément, affichait des températures idéales. La déferlante d’un postiche envahissait ses épaules, étouffait sa nuque. Les fixations la démangeaient à l’arrière du crâne. Elle avait dû égarer une barrette. Pour quelle obscure raison les coiffeurs s’acharnaient-ils à gonfler sa crinière déjà vivace ? Elle préférait les perruques. À partir de maintenant, elle ne porterait plus qu'elles et ne passerait plus chez le coiffeur, avant ses rendez-vous. Camellia serait blonde, rousse ou brune au carré impeccable.

C’était les grandes vacances. Officiellement, elle continuait à loger chez sa sœur. À voir ses copines pour la majorité de l’été. Elle n’avait pas eu à négocier. Ses parents ne lui opposaient jamais rien. Qu’un hochement de tête distrait, parfois. Elle ne les connaissait pas. D’eux, elle n’avait retenu que le : on ne s’en mêle pas, le poison de son enfance. Elle partirait une semaine avec eux au mois d’août pour donner le change. Fabulerait sur son année scolaire géniale, sur ses camarades de classe, dont ils se fichaient. Victoire adorait trafiquer sa voix pour lui téléphoner chez sa sœur, chez ses parents, tomber sur eux. Elle se préparait, créait un prénom, une personnalité d’élève modèle. Pas la peine. Le combiné se décrochait, elle pouvait à peine se présenter et entendre :

« C’est pour toi, Cassandre. »

L’Énervée persévérait pour obtenir ne serait-ce qu’un : ça va ? placer enfin sa composition d’anthologie intitulée les dilemmes d’une lycéenne. Dans le clan, l’indifférence de la famille de Cassandre devenait une récréation. Puisque ses mensonges ne provoquaient aucune question, elle apprenait à les apprécier. Elle se fondait dans sa double vie avec aisance. Ne se trompait jamais. C’était l’été, il fallait assurer. Les gibiers avaient envoyé bobonne et junior sur une île pour se détendre à leur guise.

Une nausée la transperça. Elle rêvait de s’enfuir. Encore. Et l’envie la taraudait. En plus d’un besoin impérieux, dormir vingt-quatre heures d'affilée, au fond de son cocon, chez ses parents. Quatre heures par nuit, au mieux, ne lui suffisaient pas. Petite, dix heures lui étaient nécessaires. Elle déboucla son sac, dégagea les écouteurs, enclencha son walkman. Des cliquetis dans sa boîte crânienne épelaient son épuisement. Elle allait rejoindre son chauffeur au bar. Elle rentrerait peut-être assez tôt pour se reposer. Elle voulut saisir son paquet de clopes dans son imper. Elle toucha autre chose. Elle tira le billet de sa poche, le déplia.

« Ne t’enfuis pas ailleurs, rejoins-moi dans notre parc. M. »

Elle riait sans pouvoir s’en empêcher. Parce qu’il était incongru, ce Mark des bons jours. Il la connaissait si bien, il anticipait sur ses déprimes, ses élans. Ses tentatives d’évasion. Camellia se dissipait. Elle essuya un filet de mascara contre son nez, renifla. Puis tourna le dos au lac, fila le long de la rue. En juillet, les jupes se portaient courtes. Ça ne lui épargnait pas les regards. Ni les commentaires parfois, lorsqu’elle croisait une troupe de fêtards.

Sur les larges trottoirs pavés des rues basses, les vitrines flamboyaient. Envenimaient sa migraine. Elle courut pour traverser la voie centrale du tram. À deux mètres, sous l’enseigne rococo bleu nuit d’un cinéma, une bande de jeunes sifflait des canettes de bière. Elle avait faim. Les remontants se diluaient dans ses vaisseaux. Ses escarpins griffés martyrisaient ses orteils. Elle leva le menton pour mieux ignorer le groupe devant le ciné. Elle ralentit quelques enjambées plus loin, souffla. Un jeune avec son chien la scrutait. Face à elle. Il avait peut-être son âge, peut-être était-il plus vieux. Un marginal, imbibé d’alcool, au teint livide. Son labrador s’établit contre la jeune fille.

Le jeune homme : Bonsoir.

Elle se figea. Se tut. Elle ne pouvait plus détacher ses yeux des siens, elle se comparait à lui. Elle revint à elle, tapota la tête du labrador. Le jeune homme, lui, la détaillait toujours. Elle extirpa son paquet de son imper. Lui proposa cinq longues. Il les accepta, les enveloppa dans sa veste râpée.

Le jeune homme : C’est sympa, merci.

Cassandre caressait le chien, les poils étaient soyeux, c’était un chien bien entretenu. Assez gras. Elle devait partir. Le jeune homme ne s’écartait pas.

Le jeune homme : ça gagne bien, ta place ?

Cassandre : Pas trop mal.

Elle tiqua. Repoussa le chien. Le jeune homme la troublait à force...

Le jeune homme : Excuse-moi de te mater comme ça, je me demande juste quel âge tu peux avoir.

La jeune fille se remettait en marche lento. Elle extrayait quelque chose de son sac. Fit demi-tour. Tendit une liasse. Le jeune homme hésita. Empocha les billets.

Cassandre : Achète-toi à bouffer aussi, s’il te plaît.

Elle déguerpit aussitôt. Elle ne voulait rien deviner, de la carence que comblerait son fric. Plus loin, elle bifurqua à l’angle de la boutique de cigares, une institution. Elle s’engagea tout droit, ignora le manège, ses chevaux de bois antiques, les étales closes pour la nuit.

L’argent lui brûlait les doigts, répétait Mark. Elle ne pouvait pas s’empêcher de claquer. De distribuer. Il fallait garder le contrôle, un semblant d’équilibre. S’alléger de sa mauvaise conscience. Elle n’avait plus une minute pour s’asseoir au piano. Plus une pour se ressentir en train de respirer. Plus une pour chanter. Ses talents qu’elle avait crus précieux n’existaient plus. Il lui restait la musique, son exutoire, le hard rock, son trip. Et écrire, son ultime recours. Elle noircissait les pages, c’était instinctif, chez sa sœur, chez Mark, en cours, pourvu que le calme s’impose autour d’elle. Elle oscillait entre la peur de trop décrire si quelqu’un lisait et celle d’exploser si elle ne livrait pas assez.

Désormais, son goût pour les arts lui garantissait une demi-heure de conversation avec ses clients. En réalité, acquiescer suffisait. écouter, une bonne part de son job. Eux, ils buvaient. Ils étaient si imbus d’eux-mêmes, ils déballaient tout. Elle intercalait une interrogation parfois. En général, au deuxième rendez-vous, ils la considéraient en intime, les confidences s’extrayaient sans forcer. Surtout s’ils se souvenaient des arguments qu’elle avait employés la fois précédente. Son clan baptisait ça : le tiercé gagnant. Comment être sûre d’être bien payée et de susciter le retour du client. Il suffisait d’évoquer chaque pratique. Car souvent ces messieurs se contentaient de parachever leurs fantasmes dans leurs sommeils. Tous s’échauffaient à ces suggestions : fellation, éjaculation buccale, sodomie. Cassandre n’avait pas eu souvent à exercer le tiercé gagnant. Mais elle avait compris comment manier la carotte. Et puis, elle était jeune. Sa fraîcheur, bobonne ne l’avait plus. Elle savait se montrer admirative, appâter. Se retrancher très loin à l’intérieur de son cerveau au moment où il le fallait. Ils croyaient à de l’excitation. Alors qu’elle subissait le mélange produits nervosité. Ils étaient banquiers, avocats d’affaires, financiers, directeurs de société. Ils exposaient donc leurs privilèges, investissements, sociétés et sociétés-écrans, des termes qu’elle ne saisissait pas. Elle rapportait ses renseignements à Mark, en bon toutou avec le journal de son maître. Le profit réel était nul pour lui. Il se sentait simplement plus puissant. C’était le jeu. Un troc sans bénéfice. Elle lui taisait certains détails aussi. Ce qu’on colportait sur lui. On craignait ses colères. Ses humeurs. Il était lunatique. On se soumettait à ses caprices. Elle ne savait rien d’autre de lui. Sauf ces soirées paisibles où il abandonnait un dîner pour elle. Il était dans le parc, il l’épiait. Elle glissa sur un banc en silence. Elle décolla son postiche, s'arracha des poignées de cheveux au passage.

Cassandre : Géniale, l’idée de la coiffeuse.

Il s’assit à ses côtés. Tenta en vain de la recoiffer, les ressorts tressautaient. Elle rangea le postiche, les barrettes dans son sac. Grilla une longue.

Cassandre : Pas de dîner ce soir ?

Mark : Ce n’était pas intéressant.

Il entoura ses épaules, appuya sa tête contre son thorax. Elle tremblait, fumait toujours par à-coups.

Mark : Tu as faim. Viens, je t’emmène manger.

Le café, l’église, la place du manège aux chevaux de bois s’enlisaient dans l’obscurité. Derrière, partout autour, il y avait Solèse, une cité étriquée, habitée de roitelets faiseurs d’affaires, de farfadets pour les défendre, de gnomes gardiens de coffres-forts, et de Cendrillons sur le trottoir.  [1]

Cassandre : Tu sais quoi ?

Mark : Laisse-moi deviner : c’est bientôt ton anniversaire.

 

[1] Permettez-moi cette allusion au tube de TÉLÉPHONE.

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