Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Someone's built a candy castle

[...]Someone’s built a candy castle

For my sweet sixteen

Someone’s built a candy brain

And filled it in [...]

 

Billy IDOL – Sweet Sixteen (Idol) – « Whiplash Smile », EMI/Chrysalis Records 1986.

 

Aux alentours de Solèse — La boîte de nuit grouillait de flashs. Les jets de spots, des sauvages, tournoyaient. Peu de danseurs se démenaient sur la piste cette nuit-là. Seuls des impénitents démontraient leurs compétences. L’Énervée gravitait parmi eux sous la vigilance de son clan. Debout aux abords, la Belle savourait son demi-sec, la Blonde son blended scotch, la Poupée son cocktail sirupeux.

Annabelle : Il y a du beau linge dans le coin.

Lina : Et les collègues.

Cassandre : Elles ont pas l’air de rigoler.

Elle jalousait les mensurations de trois tops d’une classe de loin supérieure à la sienne, deux blondes platines, une magnifique asiatique. À elles trois, elles attisaient tous ses complexes. Et il lui semblait que de temps à autre, elles balançaient un œil dans sa direction.

Lina : Elles préfèrent nous mater.

Les deux blondes ne la démentaient pas. L’Asiatique la jaugeait. Tandis que ses hanches scandaient le tempo. L’Énervée les accostait. Les snobaient à peine les salutations échangées.

Cassandre : Elle les connaît ?

Lina : Ben oui. Allez, oublie ces gourdes, viens, je vais te présenter des gens bons à connaître.

Elle fauchait le coude de la Poupée. Cassait son élan d’un coup.

Dimitri : Bonsoir les filles…

Cassandre : Dimitri ???

Elle récolta d’office une bise sur chaque bajoue. La Blonde la confia sur l’instant à l’arrivant. La Belle se volatilisa.

Dimitri : Tu veux boire quelque chose ?

Elle obtempéra sans ciller, l’escorta vers une banquette.

Dimitri : Tequila sunrise, c’est ça ?

Cassandre : Tiens donc, tu sais ce que je bois ?

Dimitri : Je suis observateur.

Il leva l’index. Et curieusement, un barman vint décoder les commandes. Avec le stoïcisme d’un croque-mort, entre les invasions de synthés, les boums de basses. 

Dimitri : Dis-moi comment tu vas.

Cassandre : Je vais.

Dimitri : Écoute, Cassandre. Je veux que tu prennes soin de toi, c’est promis ?

Il calcula une présence en voie d’approche. L’aparté aiguillonnait son vieil ami.

Cassandre : Promis.

Un biceps l’entourait déjà. Inquisiteur.

Mark : Je la garde, celle-ci.

Elle réagit en furie comme s’il la heurtait, elle le repoussa, implora à mi-voix. 

Cassandre : Je m’excuse, mais l’un de vous a t-il une arme à me prêter ? Vite, voire tout de suite ? 

Là-bas contre une porte, la Belle se disputait avec les deux blondes et la bombe asiatique. Des canifs jaillissaient en un éclair. La Poupée s’interrogea devant la magie : l’apparition des lames depuis les robes moulantes, d’où sortaient-elles ? Puis elle s’esquiva, fulmina, écuma les sofas, le bar, harponna n’importe qui pourvu que le visage lui soit familier, et de ces familiers qu’elle supposait armés. Se heurta à des refus, pesta, angoissa. Quelqu’un dans le lot lui tendit un semi-automatique. Elle chercha les chicaneuses, finit par les débusquer à l’extérieur, derrière une issue de secours.

Cassandre : Salut, il y a un problème ?

Elle flancha, l’intervalle d’une mesure. Son anxiété se dégoupilla d’elle-même. La Belle se protégeait les côtes. Elle n’avait rien de visible. Pas d’hémorragie. Entière.

Une blonde : Eh, c’est qui celle-là ? Encore une petite ?

L’autre blonde : Comme ça, elles sont deux !

Cassandre : Vraie blonde, c’est ça ? Bon, quel est le problème ?

L’Asiatique réclamait son attention. Avec sa manière endiablée de tourner et retourner son coutelas.

La bombe asiatique : Demande-lui à elle ! 

Un dégoût brûlait ses lèvres, la lame frétillait. La Poupée blêmissait.

Annabelle : Laisse tomber, elles ont un contentieux avec moi. Elles se croient sur le trottoir…

Les coups déferlèrent sur elle par paire. De toute part, des blondes, de la brune. Elle se défendit aussi bec et ongles. Pria pour éviter la lacération au couteau.

Cassandre : Mais je vais vous tuer !

Le rugissement disloqua la séquence. La Poupée avait un calibre dans le poing. Une bande-son dans ses tempes tambourinait absurdité. Une des deux blondes braqua un talon sur l’abdomen de la Belle. Et frappa très fort. Avant de rétrograder d’un bond.

Un éclair, un sifflement, un hurlement, le tir s’assourdit. Une blonde braillait de douleur, les fesses sur le bitume. De son escarpin entaillé du côté droit, du sang dégoulinait. Les deux valides focalisaient déjà sur leur copine estropiée.

La bombe asiatique : Écoute, calme toi, faut pas s’énerver, tout va bien.

La Poupée la confinait dans sa ligne de mire. C’était désagréable. Et sa copine blonde glapissait dans ses tympans :

« Je vais te buter, elle m’a bousillé le pied, elle est complètement folle ! »

L’Asiatique plia son outillage en silence. Deux ou trois spectateurs se bousculaient. D’autres rappliquaient, tous alléchés par le bang. Si magnétique, irrésistible. Des abeilles sur un nectar.

Cassandre : Non, tout ne va pas bien. J’ai trop envie de finir. Mais je ne sais pas viser.

Ses nerfs la stimulaient. Le cerveau, lui, avait démissionné en chemin. Tant de bestialité, de servitude l’horripilaient au quotidien. Il ne lui fallait pas une dose de plus. L’agression enclenchait la mécanique de sauvegarde. On s’attaquait à son clan. À son renfort, à sa base capitale d’amitié. À Annabelle, sa référence. 

Lina : Cassandre, pose ce truc…

Cassandre : J’ai pas envie.

Elle perçut des frôlements. Des chuchotis, froissements de costards. On guignait ? La Belle se dressait enfin. Des poignes l’assistaient. Les deux valides s’enlisaient dans leur panique muette. Marquaient leur vœu de regards autour d’elles. Leur copine ensanglantée vociférait toujours ces :

« Je vais la buter ! »

La Poupée les veillait l’une après l’autre avec son flingue, méthodique. Elle délibérait.

Annabelle : Cassandre, je vais bien, pose ça maintenant.

L’interpellée abaissa son arme. La bombe asiatique lui adressa un sourire de camaraderie. Un pacte de paix. 

Cassandre : C’est pas grave. C’est juste un pied.

Elle détermina la position du Chauffeur au milieu des curieux. Trotta vers lui. Lui restitua sa possession par le canon.

Fabrice : Merci.

Cassandre : Merci à toi.

La blonde infirme la traitait sans souffler de folle.

Victoire : Tu vas perdre un iota de ta valeur et c’est tout, chérie.

Elle se déridait. Accompagnait la Poupée à l’intérieur. Sur une banquette avec son blended scotch, Mark révélait l’émail très blanc de ses incisives.

Dimitri : Elle a un sacré tempérament, cette môme.

La môme se pointait. Détectait, béate, son cocktail sur une tablette.

Dimitri : Excuse-moi, tu ne m’as pas promis quelque chose, par hasard ? 

Ses iris s’enluminaient d’un incendie sous les projos. Se délectaient encore du show. Et réprimaient tout écart sur le bustier rouge face à lui.

Cassandre : J’ai eu un léger empêchement.

Au loin, la Belle désertait. Pour réparer les éventuels dégâts. Ses doigts lui crayonnaient un signal d’au revoir. Elle lui destina la même impulsion. 

Lina : On peut se joindre à vous ?

Dimitri : Je vous en prie.

Il leur ménagea deux espaces. Enflamma leurs cigarettes.  

Mark : Cassandre, je peux te parler une minute ?

Ses canines s’exhibaient. Les jades se torsadaient sous les feux vermillon. Ils s’éclipsèrent tous les deux. Les yeux dans les yeux. Dans le hall à l’entrée, côté guichet, elle s’adossa au contreplaqué.

Mark : Remarquable petite scène… Pourquoi faut-il toujours que tu te mêles de tout ?

Cassandre : ça me regarde…

Mark : Non. Tu n’avais pas à intervenir, surtout… De cette manière !

Cassandre : Mais Anna était seule et j…

Mark : Ce n’était pas à toi…

Cassandre : Écoute, tu les as vues, elles l’auraient tuée !

Mark : Et alors ?

Elle se cambra. Ses instincts d’équilibriste, ceux qui la guidaient en aveugle chaque jour, ne mataient pas le quart de sa révolte. Elle entonna son aveu, un constat d’impuissance, parce qu’il n’avait pas pu la changer pour de bon.

Cassandre : Tu peux décider pour tout le reste à ma place, tu peux me demander n’importe quoi… Mais je ne pourrais jamais accepter…

Mark : Pardon ? Tu veux me faire croire que tu as des principes ?

Cassandre : Je ne pourrais jamais fermer complètement les yeux, c’est tout ! Et tu ne m’as pas non plus empêchée !

Mark : Exact.

En un délire, en une tendresse, il déposa une paume dans la sienne. La peau était froide. Il l’attira contre lui. Appuya son front contre le sien. Définit un remords au creux des billes aux nuances d’œil-de-tigre.

Mark : Mais je t’interdis de recommencer, baby.

Et ils s’hypnotisaient l’un et l’autre. À s’apprivoiser là, enlacés et amoureux.

 

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