Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Solèse, le soir même

Solèse, le soir même – savez-vous seulement où vous êtes lorsque vous perdez pied ? Un duplex immense délirait sous les nuées. Le blanc des chambres s’encrassait avec les fumées des clopes et d’autres roulées. Une psyché renvoyait les copies de filles. On palliait ç et là à la conjoncture par des tonnes de simagrées, d’exclamations, des furtives jusqu’aux gouailleuses. On jacassait en aparté porte-jarretelles, bas résilles, combinaisons, cuissardes. On réajustait lesdites tenues. On dansait un peu sur des musiques de sauvages. On se recoiffait. On se remaquillait en artiste. Il y avait là sept initiées. Il y avait aussi deux Suédoises de passage, en touristes. Il y avait une nouvelle. Celle-là sombrait dans sa boisson. Comme d’autres plongent obligés dans une piscine sans savoir nager. Un défilé s’organisait dans la salle de bains. Les identités se dissolvaient sous les poudres, crèmes teintées, sous les mascaras, les eye-liners, les faux cils, les fards, les laques. L’heure vidait les rangs. La nouvelle s’examinait devant le lavabo, dans l’ovale d’un miroir. Sa camarade claironnait.

Victoire : Eh, arrête ! C’est pas l’apocalypse ! 

Cassandre : J’y arriverai pas, Victoire.

Victoire : Eh, tu charries ? T’es ici, c’est trop tard !

Elle décapsula une boîte à pilules.

Cassandre : C’est quoi, ça ?

Victoire : Un truc pour toi. Pour t’aider.

Elle étala deux gélules dans sa paume. Sa camarade en attrapa une. La goba. Une autre fille parut. Elle conservait un teint pâle sous les poussières de blush. Elle souriait. Ses dents irradiaient façon lame de rasoir, aiguisées par le rouge sanguin.

Annabelle : Fabrice demande où vous êtes, ça va ?

Lors de ses soirées affligeantes, elle pensait : les enchères, elle affrontait toujours les mêmes mines. Celles enfantines de ces filles projetées ici. Et la nuit s’amorçait à peine. Elle inspira deux fois pour effacer l’image.

Annabelle : Cassandre, ça va ?

Victoire : Elle va.

Annabelle : C’est à toi que je m’adresse, l’Énervée ?

Elle s’approcha de la nouvelle. 

Annabelle : N’oublie pas les préservatifs, d’accord ?

La nouvelle hochait le menton.

Annabelle : Si tu veux, on a l’habitude de se retrouver le matin au Café des rendez-vous. On se motive pour aller en cours, tout ça, les autres copines, et Lina, moi et elle…

Elle désignait l’Énervée. Qui tressautait.

Annabelle : Aussi, si jamais, ils ont invité un vrai barjot. Alors, si tu tombes sur lui, surtout, tu ne cries pas. Si tu te débats, c’est pire…

Victoire : Je l’ai déjà rencardée sur tout ! Elle va très bien s’en tirer !

Annabelle : Et toi, tu vas t’en tirer, madame Claude ?

Et elle tracta sa proie dehors pour l’étriper à l’aise. L’Énervée râlait.

Victoire : Quoi encore ?

Annabelle : Ah, je n’te supporte plus ! C’était fameux, ton plan ! Une fille de ta classe ! Et si elle craque ? Tu seras aussi responsable que le cartel des cons !

Victoire : De quoi tu t’mêles ?

Annabelle : Tu n’as aucun scrupule ! Si ça tourne mal, je te préviens, tu vas pleurer !

Victoire : Toi, tu me tannes avec des scrupules ? Mais ils étaient où, tes scrupules pour moi ? T’as laissé faire ta Blonde ! Tu veux t’acheter une conduite ? Mais la fille qu’est là, elle vaut pas mieux que moi !

Annabelle : C’était ton amie, et toi, t’en fais…

Victoire :… Ce que Lina a fait de moi, ni plus, ni moins ! C’est pas un drame…

Annabelle : Lina, elle t’a toujours laissé le choix ! Toi, tu ne lui as rien…

On bondit entre elles deux.

Fabrice : Voyons, voyons. Un peu de calme.

Le venin des antagonistes se glaçait dans leurs gorges.

Annabelle : Tout va bien, nous parlions, simplement.

Elle réintégrait son apparence. Sa carapace de belle fille sans cervelle. Fignolait son leurre, un sourire poignant comme une élégie.

Fabrice : Vous n’êtes pas payées pour parler, les filles. Les invités arrivent.

 

L’homme était vieux. C’était le seul jugement qu’elle assemblait encore, le seul automatisme distinct. Lui avait-il paru si vieux d’abord ? Elle n’avait peut-être pas fait attention. Peut-être, il fallait s’accoutumer à embrasser, à caresser, à déserter un peu plus son corps. Accepter une possession dénuée de sens. Dans ce brouillard, dans ces vapeurs, elle avait chaud. Et elle crevait de soif.

Accepter… Toute une nuit, même une heure avec ce vieux, c’était illégitime, odieux. Un étranger, repoussant, il se faussait, il se tordait. Elle était bien présente, pourtant. Son pouls martelait des tic tac. Le lendemain, le paiement cash, c’était tout ce qui importait. Elle avait quinze ans. Elle planait. Ce qui se passait là n’était pas elle. Elle mendiait une censure. Elle n’était peut-être plus rien… Elle se savait emprisonnée ailleurs, dans des mécanismes. Elle n’était qu’une dépouille sans aucune raison, rien que des membres, un corps attaché à des montants de lit. Ses collègues lui avaient dit :

« Ne crie pas. »

Elle ne criait pas. Elles avaient dit aussi : 

« Le barje. »

C’était bien celui-là. Et ça ne changeait rien. À partir de cet instant, ce ne serait jamais plus faire l’amour. Même avec les plus doux, même pour ceux qu’on choisit. Ce serait toujours un job. Était-il si vieux ? Il fouettait l’air pour l’effrayer. Il relevait sa nuque, il tirait sur sa crinière. Les anglaises voltigeaient. Chaviraient, s’empêtraient dans les barreaux. Une idée jaillissait des torsades de vide. Amerrissait dans son cerveau. Elle se foutait de ce qu’il faisait. Elle ne se répétait plus qu’une phrase. Le cliché convulsé d’une gélule. Elle aurait dû en absorber une de plus. Elle ne connaissait pas les quantités, ce qu’elle pouvait tolérer, pas encore.La sentence s’éternisait, grossière, une brute. Un ressac dans sa nuit sans logique. La fille en était à elle-même. À ce qu’elle était. Elle se rendait compte parfois qu’elle était là. Elle se disait alors :

« Je suis une pute, ça y est, j’en suis une, c’est moi, c’est bien moi, je suis une pute. »

À ce moment précis, il lui semblait qu’elle expirait.

 

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