Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Post Tenebras Lux

Post tenebras lux  (Locution latine)

 

Solèse, le matin – Le Café des rendez-vous matinaux arborait une enseigne d’hôtel de charme sous un nom en lettres pourpres : le Consul. Ses drapeaux battaient au cœur des artères marchandes, au bord du fleuve. Près de la réception, à l'opposé de la salle des petits déjeuners réservée aux clients de l’hôtel, un écriteau « Café Le Torrent » en fer forgé marquait une frontière. Au-delà, dès l’aube, un microcosme de filles se désintoxiquait des passes, des résidus des remontants. On leur avait permis d’entrer, elles étaient revenues. C’était un arrangement tacite. Ici, elles pouvaient papoter, colporter rumeurs, ragots et autres offres d’emplois. Elles se devaient de quitter leur Café pour onze heures dernier carat, avant l’ouverture officielle du restaurant à sa clientèle. Leurs macs quels qu’ils soient, restaient dehors, c’était convenu aussi.

Victoire avait dormi pile au-dessus. Elle sortit un peu embuée de l’ascenseur, vira à droite, dépassa l’écriteau. Et le vague à l’âme la happa à la vue de sa Poupée. Elle allait avancer. Un chuchotis l’accrocha.

Lina : Aïe, elle a reçu, la mignonne.

L’Énervée haussa les épaules. La Belle guignait le gâchis sur les cernes de la nouvelle. Elle ne s’immunisait pas contre la souffrance. Surtout pas contre celle des autres. Elle s’évertuait juste à bannir sa pitié, pour ne pas blesser plus. Toutes et tous tenaient à leur pseudo choix. À leur notion de libre arbitre. Non, elle ne se résignait pas à ces aurores, ces matins aphones, à ces lots de douleurs, physique, morale, emmurés dans les omertas de leur condition. Elle les soutenait sans aucun favoritisme devant les expressos très serrés. Parce qu’elle était leur semblable, quels que soient leur âge, leur chiffre d’affaires, call-girl, tapin, abonné au trottoir ou aux émirs, jeune première, vieille routarde. L’activité incluait toujours une part de rejet de soi-même, un dégoût des autres. Et sous les maillons d’armure, l’insoupçonnable, une amertume envers le monde entier.

La Poupée fuyait aux toilettes. Revenait. Lors d’une pause de son estomac, elle trouva l’Énervée et la Blonde en plus à sa table.

Annabelle : Tu pleures ?

Cassandre : Non, bien sûr que non. C’est le truc que tu m’as donné, Lola, ça me rend malade.

Deux larmes roulaient malgré elle. La Belle se pencha. Elle cala la nouvelle contre elle, la berça. Leurs mascaras décoraient leurs joues avec de longs pâtés brunâtres.

Annabelle : Bienvenue dans un monde de fous, ma jolie.

C’était une plainte, une vérité. Le centre de leurs quatre vies.

Victoire : Y’a pas un truc allergisant dans le coin ? 

Elle épongeait ses paupières avec un mouchoir. La Blonde fumait. Toussait des poussières invisibles qui humectaient ses rétines.

Cassandre : Je n’arrive pas à y croire.

Annabelle : Il va falloir te reprendre. Les cours commencent à…

Victoire :… Neuf heures pour nous.

Annabelle : Eh oui cocotte, on est toutes shootées au blé et condamnées au lycée, à cette table.

Victoire : Mouais, après les brutes, les profs, hein Poupée ?

Lina : Quand je pense qu’ils t’ont refilé l’autre taré !

Prise de hoquets, elle écrasa en vitesse son mégot pour courir vomir ailleurs.

Victoire : Ouais, le barje. Il nous a laissé à toutes un souvenir impérissable.

 

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