Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Michael

Michael entraperçut Victoire. Se sentit chanceler. Plus que sa présence, son expression le dérangeait. Elle n’était pas joyeuse, elle semblait vulnérable. Elle collait le nez contre la vitre de la brasserie. Sans se décider. L’attitude était farfelue, la discrétion insolite de la part de Victoire. Elle lui décrivit l’urgence, désigna les aiguilles sur le cadran de sa montre. Le serveur s’emmêla dans ses derniers comptes. Il était l’heure de se sauver.

L’Énervée exterminait les cuticules de son auriculaire. Son audace s’émoussait. Elle prémédita un ou deux arguments : exploitation du sujet. Les contours de son ongle saignaient. Et le serveur arrivait.

Victoire : On va chez toi.

Elle s’attendrit sur le sort de sa manucure, un instant.

Michael : Si tu veux.

La nervosité le contaminait. Il excusait presque son cynisme, si grinçant.

Victoire : J’adore les hommes qui m’obéissent sans discutailler.

Vingt minutes plus tard, chez Michael, l’eau s’écoulait au ralenti sous le filtre. L’arôme humectait le studio de la kitchenette à la fausse cheminée, du textile sur le clic-clac à la table basse. L’Énervée s’étirait. Se creusait une place entre les coussins. À l’extérieur, les rafales glacées balayaient les toits. Les joints des fenêtres ne réfrénaient pas les appels d’air. Il s’immisçait par des fissures, frémissait contre les rideaux. Le jeune homme s’établit devant son invitée. Il se morfondait.

Michael : Alors, c’est quoi, l’histoire ?

Victoire : C’est une histoire longue. Et grave. Je risque d’avoir du mal à la débiter, celle-là.

Michael : Elle me concerne, ton histoire ?

Victoire : À toi de voir. Bon. Tu veux l’entendre ?

Michael : De quoi elle parle ?

Victoire : De Cassandre.

Michael : Comment va-t-elle ?

Victoire : Ben, elle va. Tu fais du Yoga ?

Michael : Non, mais…

Victoire :… Dommage. T’en aurais bien besoin pour encaisser.

Alors, entre deux scrupules, elle décocha ses aveux. L’un après l’autre. Elle ne se connaissait pas ainsi. Elle utilisait la connivence, la sollicitude, elle falsifiait ses descriptions, aussi. Cassandre paraissait une héroïne de Barbara Cartland[1] et Mark, son bourreau, un monstre sans tête. Elle chassait un temps le mépris du jeune homme. Et bien sûr, son animosité à elle envers lui. Lorsqu’il n’ignora plus rien, elle savoura son soulagement. Lui, il endurait encore toutes ces annonces tombées en un soir. Avec un étourdissement, un venin. Le stade de la jalousie était derrière lui. La cible de sa haine, c’était Mark. Qui lui insuffla des intentions de vengeance, de justice. Il se refusait à l’aveuglement. Il s’en voulait aussi. Il se souvenait des enseignements à travers ses rencontres. De ses péripéties, de ses galères. Il avait su démasquer les blessures de Cassandre. Mais il s’était tu. L’évidence l’ébranlait. La perspective, tenter une action le rassurait. Dehors, un ballet furieux, la pluie se fondait avec le vent.

Michael : Elle se tait ?

Sa colère procédait d’un dessein. D’une idée carrément folle.

Victoire : J’n’ai pas envie de rabâcher, t’as bien pigé !

Michael : Je vais le tuer.

Victoire : Mais non, mais non… Sérieux, c’est mauvais, très mauvais.

Une fébrilité la charriait vers la cafetière. Elle compléta sa tasse. Un par un, elle groupa le troupeau des détails. Assembla son projet. Le révisa, étape après étape. 

Victoire : Écoute : moi, je peux t’aider, si tu veux…

Le liquide brûla son palais. Elle vérifia le contenu de son sac. Une gélule, récompense prochaine, languissait d’elle dans une des poches.

Victoire : Après-demain. C’est sûr, on sera dans une maison de campagne du Vieux… Tu peux venir…

L’Énervée aux talents d’actrice penchait pour un rôle dramatique d’envergure. Dans un décor de théâtre, pourquoi pas. Avec un scénario à compléter. Avec l’aide des protagonistes. Elle assisterait à la première, bientôt. Au premier rang.

Victoire : Je sais, c’est romanesque, mais ça peut marcher, ça vous ressemble bien…. Et sinon, qu’est-ce qui peut lui arriver, à Cassandre ?

Michael : Mais Cassandre, justement ?

Victoire : Elle te suivra, compte sur moi.

Michael : Je ne suis pas sûr.

Victoire : Tu vas pas me faire le plan elle m’aime pas maintenant ! La situation est grave ! Il faut pas douter ! Elle aura tout le temps de savoir si elle t’aime, mais après ! Et toi, idem !

Elle ramassa son sac. L’étreignit. Puis près d’elle, un murmure, amer, déferla :

« Donne-moi l’adresse de cette baraque. »

 

[1] Écrivain de romans à l’eau de rose, très roses.

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