Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Les roues du tram chuintaient

Fléchère, faubourg de Solèse –   Les roues du tram chuintaient sur les rails, au sortir du pont. Puis les wagons s’insinuaient dans le faubourg, d’un virage à l’autre. Les vieilles tavernes se paraient ici de bordeaux, de marine. La hauteur des bâtiments n’excédait jamais deux étages. Les commerces séculaires pullulaient, les murs rustiques se préservaient. Après la fosse de la rivière, les pizzerias bornaient un quartier populaire. Le soleil enrobait les feuillages des berges avec de l’or. Au gré de sa rêverie, les coudes sur une table, la Blonde considérait le roulement du tram à sa gauche. Une poussette cahotée sur l’esplanade devant elle. Et les platanes ballottés par les rafales. La joie lui seyait à merveille. Ses pommettes rosissaient. Damasquinaient ses iris d’azur. Une légèreté ciselait son mouvement à chaque bouffée, à chaque impact de son bec sur le filtre. Son gloss marquait sa tasse d’un sceau prune. Tout à coup, le plateau d’une petite serveuse gigota. Des récipients manquèrent de s’écraser par terre. La Blonde gloussa. Un éphèbe aux pectoraux ravageurs sous son tee-shirt moulant, l’embrassa.

Sven : Ah, te voilà, toi !

Derrière lui, gainée dans son pantalon en cuir, sous l’ambre d’une queue-de-cheval très haute, une belle jeune femme s’essoufflait de sa course.

Annabelle : Salut bichette !

Les dessous de chaises couinèrent. On s’installa. On commanda, limonades, expressos, capuccinos.

Sven : Vous avez vu ce vent ?

De temps à autre, la petite serveuse risquait son museau de taupe hors de sa caisse enregistreuse. Si elle était amenée à passer près d’Adonis, elle ralentissait. Mais ces beaux yeux là, pers, ne la voyaient pas. Ils ne se consacraient qu’aux deux jolies filles à ses côtés. 

Annabelle : C’était pas avant-hier, ton extra spécial ?

La Blonde se vissait au paysage en naufragée à sa bouée. Pour conjurer la noyade.

Sven : Un extra spécial, tiens, tiens, raconte…

La Blonde se raidit.

Annabelle : Allez bichette, confie tout à tonton Sven et à tata Anna.

La Blonde enrageait contre son briquet enrayé. Elle lui tendit le sien.

Annabelle : ça m’a tout l’air d’être du croustillant.

Lina : Jurez-moi d’abord que ça restera entre nous. Il en va de ma réputation.

Elle tira une taffe. La nicotine couronna son circuit par une esbroufe entre ses dents. L’éphèbe isola un arôme du Brésil dans sa caféine.

Annabelle : Eh, coco, tu l’entends ?

Sven : Moi ? Je n’ai même pas un caniche à qui parler !

Son accent improvisa sur le mode transalpin pour le côté dramatique.

Sven : Je suis affreusement seul.

En réponse, des accès d’ironie sourdaient d’un regard. Un indéfinissable, aux noyaux entre le noisette et le vert. Les sourcils dessinés de la Belle s’arquèrent encore.

Lina : Bon. Avant-hier, j’avais un job en extra avec mademoiselle.

Sven : Tiens, Mark envoie sa petite en extra ?

Annabelle : Pas que je sache.

Lina : Elle… Elle est toujours dans le catalogue, disons. Et le mec, il voulait une blonde et une brune qui se ressemblent.

Sven : C’est exigeant, en plus !

Lina : Comme tu dis. Un anniversaire, je crois, avec tout un scénario, on devait s’amener dans l’hôtel avec nos lunettes de Lolita, les manteaux de fourrure, tout le toutim…

Annabelle : Putain, ça, c’est du fantasme !

Sven : Rien dessous ?

Lina : Quasi rien. Je te dis pas le plan de daube. La gueule du réceptionniste.

Annabelle : Quelle horreur ! Il a pris un malaise ?

Lina : Laisse-moi t’expliquer. C’était pile le plan d’un clip... heavy metal, tu la connais, mademoiselle, avec son chewing-gum, elle écoute son walkman, sa zique, sur sa planète, le reste peut s’effondrer. Alors moi, j’essaie de négocier. Le mec ne veut rien savoir, je vais appeler la sécurité, établissement respectable, tatati, tata ta… Alors que les types de la sécurité nous ont déjà laissées passer, eux…

Sven : Ils font toujours ça…

Lina : ça fleurait bon les embrouilles. Et là, elle se penche en avant, elle sort un rouleau d’entre ses deux arguments…

Sven : Wouah ! Le réceptionniste devait être content.

Lina : Elle donne les billets au mec, elle pose son walkman, elle fait : vous appelez la chambre de monsieur machin. Le mec appelle.

Annabelle : Elle fait franchement garce, des fois…

Lina : Attends, c’est pas fini ! Dans l’ascenseur, elle me dit : j’ai rien à foutre ici, je veux bien faire des trucs, mais ça, je refuse. Elle me dit, sincèrement, elle a rien contre moi, mais non, ça, elle ne peut pas. 

Sven : Rebelle, la petite.

Annabelle : Mais qu’est-ce qu’elle foutait là, alors ? Elle se promenait ?

La Blonde domptait son rire violent, un raz-de-marée. Elle ingéra un peu de sa limonade, pompa sur sa light.

Lina : C’est ce que j’ai demandé. Elle me répond : t’occupes, dans deux heures, on s’éclate en boîte. On arrive dans la piaule. Moi, vu qu’elle ne me dit rien, je commence…

Sven :… Le travail ?

Lina : Ben non, l’apologie de Sartre ! Pendant ce temps, mademoiselle sert un verre, elle tchatche, lala la, elle fait boire le gibier, je te certifie qu’elle a le coup. Et lui, au bout de cinq minutes, il devient carrément HS…

Annabelle : C’est pas vrai ?

Lina : Il tombe dans les vaps ! Boum, comme ça, en arrière sur le pieu !

Elle décrivait de la paume la trajectoire précise. Devant elle, des perles noisette lui décochaient des flèches jaunes.

Annabelle : Non ? Mais qu’est-ce qu’elle a mis dans son verre ?

L’Adonis, lui, se gondolait. Elle le corrigea d’une tape. Il réinvestit un brin de sérieux. 

Sven : GHB ?[1] Sédatif ? Où elle les a eus ? 

Lina : C’est pas ça, la meilleure !

Annabelle : Ah bon ?

De vermeille à pivoine, la Blonde dodelinait. Se tenait les côtes.

Lina : On s’est empiffré avec ses chips, on a picolé son champ’, elle a réveillé le client au bout d’une demi-heure, chrono en main, elle lui a dit, on doit partir. Et là…

La Blonde implosait, sans souffle, trop de jubilation déshydratait son palais, la submergeait.

Sven : Mais quoi ?

Lina : Il nous a remerciées pour sa nuit géniale ! Le mec, il ne se souvient de rien… De rien.

La Belle masqua sa bouche derrière sa manucure. Ses pupilles s’agrandissaient, sous la stupeur, sous l’indignation. Et sa queue-de-cheval caracolait de gauche à droite.

Sven : J’ai vu des filles dans ma carrière, j’ai vu des choses… Mais je n’ai jamais entendu une blague pareille…

La jovialité taquinait le bord de ses paupières à coup de larmes. 

Lina : Je vous raconte même pas la prime qu’on a touchée ! Et on a fini la nuit en boîte !

 

 

[1] Gamma OH : Drogue. De nos jours, dite drogue du viol.

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