Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Les jours s'égrenaient

Saint-André – Les jours s’égrenaient comme des secondes. On s’habitue à tout. La nouvelle se familiarisa donc avec son job, avec ses charges. Avec ses revenus surtout. Elle se fit experte dans la tricherie envers son entourage d’avant. Toujours, elle voyait Mark, elle allait jusqu’à squatter son appartement sans lui, déposer ses tubes de crème dans sa salle de bains, ses habits en vrac, en boule dans ses penderies. Toujours, à l’exemple de ses trois collègues, elle ralliait sans broncher et dès que nécessaire les arènes de ses occupations prohibées. Les quatre filles devenaient accros aux trois autres présences, en vraies compagnes de galères, sur la même bouée. Elles manigançaient leurs sorties ensemble, dépensaient leurs gains à l’unisson. Les rivalités bien palpables se rompaient dans le giron du clan. 

Ce jour-là, la Blonde se livrait à son hobby. Elle dialoguait avec les morts comme d’autres vont jouer au casino. Sa mère, une adepte des médiums et autres mages, de cercles tous ésotériques ou spirites, l’avait initiée très jeune. Depuis, c’était passionnel, Lina se dopait à ses raids derrière l’accessible. C’était sa trêve, elle larguait le quotidien, ses phobies. Et de Napoléon à Marilyn, elle les voulait tous à son guéridon. La Belle, la nouvelle se figeaient. Une Doc Martens gémissait sur un mollet. La Blonde rosissait, ça fonctionnait… Les outils, un drôle d’alphabet, une flèche tremblotaient. Une flamme, des pics d’électricité s’esclaffèrent au bout de chacun de leurs quarante doigts.

Lina : Surtout, vous ne bougez pas !

Alors, la pointe s’esquiva vers les lettres. Puis vers les chiffres, et entre les chiffres, tel un petit bonhomme clopinant. La Blonde appréciait le phénomène. Enthousiaste. La Belle se focalisait sur son rythme cardiaque. Son stress franchissait le seuil de tolérance. Elle n’était pas la seule à flipper. 

Victoire : C’est quoi ça ? Deux sur quatre, un, deux sur cinq ?  

Lina : Chut !

Victoire : We need a witness, ça fait Morrison, we need a witness to the killing. [1]

Lina : C’est malin, tu tchatches et ça bloque.

Mais le cirque reprit. Puis les lettres mises bout à bout écrivirent comme un hurlement :

 Give me your life

 

Saint-André — Dans un sens, son esprit se clarifiait dans ces moments, ses délices. Il profitait enfin de chaque minute. Il s’allaitait au buste vertigineux offert, sa chère neige. Replongeait sans complexe, sans peur de la chute, juste excité par le flash. Parce qu’il apprivoisait la source, elle attisait ses rails pour lui, des champs affranchis de tout ordinaire. Une parenthèse où il réglementait tout. Fabrice méprisait la médiocrité, plus elle le hantait, plus il la chassait de sa vie. Son oncle soudain grave savourait son cigare.

Yves : Ta santé pâtira de tes… abus.

Son neveu l’agaçait. Il s’était installé à Saint-André avec les meilleurs diplômes pour l’assister dans ses affaires et en son absence, gérer ses réseaux jusqu’à Solèse. Depuis, il divaguait sans but, il ne s’intéressait à rien. Qu’aux filles et à sa poudre.

Fabrice : Je n’ai aucun compte à te rendre, tu ne crois pas ?

Leurs regards se télescopaient à travers la fumée du cubain. Ils avaient les mêmes yeux d’ailleurs. D’un bleu lesté de gris. Ce n’était pas le seul héritage commun : la forme des auriculaires, tordus aux extrémités, la stature pour le physique. Certaines particularités, le geste pour servir une boisson, celui pour toiser un être inférieur, témoignaient du sang dans leurs vaisseaux. Le neveu était plus râblé, Yves plus sec. La blondeur de l’un était un bénéfice de la jeunesse. Les cheveux poivre et sel avec lunettes métalliques de l’autre étaient l’apanage de l’âge. Par-dessus tout, les tempéraments les dissociaient. L’un vénérait les excès, existait par et pour eux. L’autre orientait ses activités en fonction de ses tendances, organisait des fêtes privées, recrutait de déplacement en voyage, régentait un univers peuplé de créatures juvéniles. Respectait un principe de prudence en tout.  Le plus jeune dérivait. Sa rétine récoltait des veinules saillantes. C’était fun.

Fabrice : Les filles m’ont surnommé : le Chauffeur. Tu entends ? Quand je suis arrivé, j’avais de l’avenir, et je suis : le Chauffeur ! Et tu sais comment elles t’appellent ? Elles t’appellent : Le Vieux !

Yves : Tu perds ton temps avec des inepties.

Fabrice : Mais les affaires vont bien, tu sais, toutes les affaires roulent ! Tiens, je vois Lina, ce soir. Nous devrions augmenter ces tarifs, ce serait drôle, elles auraient une raison de plus pour se crêper le chignon ! De toute façon, elles ne font que ça depuis l’embauche de la petite.

Yves : Ah, oui, cette Cassandre…

Il marqua une pause. Mâchonna son barreau de chaise, tira une longue bouffée. Les cercles grimpèrent au plafond.

Yves : Victoire est une maligne. Comment est sa recrue ?

Fabrice : Très mignonne. Quinze ans. Tout à fait ton style. Mark en est fou.

Il se frotta les naseaux. Le Vieux derrière un écran de tabac lui semblait pensif.

 

 

[1] The New Creatures. Recueil incompris, publié à compte d’auteur en 1969.

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