Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Les jardins se dépouillaient

Saint-André — Les jardins se dépouillaient parfois des floraisons. Une verdure mâtinée d’ocre et de pourpre prospérait alors, le zénith de la saison, des effets d’été indien. La matinée empruntait une tiédeur au soleil. Les feuilles parfumaient les allées. Au détour d’un résineux, des miasmes corrodaient la brise lacustre. La Belle prospectait, en quête d’inspiration. Comme toujours, elle croquait les paysages au crayon. Elle archivait ses dessins, pièce après pièce. Elle les préservait tous. Ils étaient les galons de son talent. Les gages de sa créativité. Leur valeur, c’était son seul labeur. Son acharnement. Leur richesse, c’était la passion dont elle les parait. Ils étaient le pivot de son univers. Ils lui survivraient. Intra-muros, à l’intérieur de ses veines, il était là. Il finirait par la dévorer. Il se propageait en elle depuis son premier client. Elle voulait briser des ennemis. Garantir la tranquillité des amis. Sauver Lina d’elle-même. Il lui restait tant à réaliser avant de devenir une indésirable. Avant d'être un cliché, la pute vectrice de séropositivité. Avant les maladies opportunistes. Elle dissertait tous les jours sur le sujet. Sur ceux qui savaient aussi. Dimitri, depuis un soir où elle avait craqué. Sven. Elle leur était redevable. Ils lui garantissaient la discrétion. Elle annoncerait la vérité à ses proches, et au clan, plus tard. Elle réfléchissait aussi à son premier secret, la cassure dans son enfance. Et n’entrevoyait qu’une possibilité : l’emporter avec elle dans la tombe. Un choc suffirait à tout le monde. Un second serait inutile. Révéler sa première fêlure, ce serait risquer de culpabiliser Lina.

Elle rôdait au gré des sentiers de gravier. Déterminait le nombre de ses croquis, par sujet, ceux consacrés au lac, ceux avec le lac et les montagnes, ceux avec le canal. À deux pas du pont des Amours, elle avisa un banc désert. Elle analysa la perspective sur l’embouchure. Apprêta son matériel. Croisa ses jambes en tailleur. Et dessina. Un de ses critériums roula jusqu’à terre. Elle se mordit la lèvre inférieure sous le choc. Le mirage fila ailleurs… La jeune femme reprit pied au sein de la réalité. Encore, ses phalanges se crispaient autour de sa gomme. Elle n’assemblait plus une pensée logique. Elle ne comprenait rien. Ses neurones avaient dû disjoncter. Complètement. L’espace d’une éternité, elle l’avait bien aperçu… Cédric était devant elle, il articulait une phrase… Mais que disait-il ? C’était si flou. Lointain. L’impression la garrottait encore. La ramenait à une séance de spiritisme chez Lina des mois plus tôt, à un texte :

Give me your life.

Elle ne parvenait déjà plus à clarifier pourquoi ces lettres la hantaient. Ni à reconstituer le déclic, la spirale du flash. La folie s’amorçait en elle. C’était sûr. Elle abusait des médicaments, du shit, de l’alcool, elle cogitait trop. Ce virus, ces angoisses, ça devait être eux, les origines de son hallucination. Elle devait peut-être envisager de consulter ? Lorsque son pager émit un bip, elle l'ignora. La tête entre ses mains, elle étouffait ses larmes.

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