Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Les bouteilles

 

Les bouteilles peuplaient la table basse. Jim Morrison concluait une chanson. Elle mirait une de ses touffes violettes dans un whisky. Elle rêvassait à la belle gueule du disparu. Oui, il lui aurait suffi de naître vingt-cinq ou trente ans en avance, et elle l’aurait connu, elle se serait bien débrouillée… Sacré gâchis. L’or, les épices de son single malt exaltaient l’émeraude dans ses yeux. Elle appréciait la boisson du bout de la langue. Près d’elle, Mademoiselle ingurgitait sa ration. La litanie de Jim s’amorçait :

« Not to touch the earth, not to see the sun…[1] »

Suaves, les notes tintaient jusqu’au plafond. Sécrétaient leur mélancolie sur le bronze des sculptures. Ricochaient contre les deux filles, les grisaient aussi, avec l’alcool. La voix voyageait, imprégnait les encéphales, s’épaississait. La présence envoûtait le tangible. Le ton raflait plus d’audace :

« House upon the hill, moon is lying still… »

Elle fredonnait, en extase. Elle était au pied de la scène, au concert vingt ans plus tôt, l’annonceur proclamait :  

« Ladies and gentlemen, from Los Angeles, California… »

Mademoiselle se relaxait. Les appels se calquaient sur son rêve, partir, loin :

« Run with me… »

Mais leur après-midi de récréation touchait à sa fin.

Victoire : On est sans pitié, là. T’as vu le niveau de la Talisker ?

Le timbre de Jim enrobait son poème :

« The mansion is warm at the top of the hill… »

Victoire : Tu crois qu’il va compter ses réserves en rentrant ?

L’invitation de Jim virevoltait, une nébuleuse, elle s’écrasait :

« C’mon along, we’re not going very far… »

Cassandre : T’en fais pas, Cendrillon occupera le Prince charmant…

Victoire : Il est beau, il est grand, il est balèze, on aime son allure, on se pâme devant son portefeuille. Et par-dessus tout, on se met à genoux devant ses caisses de pinard !

Elle remplissait les verres. Annonçait la couleur d’un masque, son favori, la condescendance.

Victoire : Entre le bonjour Mark et le allo Michael, plus tes habitués, t’as trop surmené ton corps.

Jim rugissait son récit :

« Some outlaws lived by the side of the lake… »

Cassandre : C’est ce qu’était gratuit dans le lot qui te blase… Et maintenant, c’est fini, tout ça, f, i, n, i.

Elle s’étendit sur le cuir du canapé. Jim s’époumonait encore. Ses convictions explosaient :

« I will get you soon ! Soon ! Soon ! »

Victoire : Des fois, on te prendrait presque pour une sainte. On aurait tort, t’es qu’une nympho obséquieuse.

Le fantôme du chanteur, charnel, déclarait :

« I am the Lizard King – I can do anything ».

Elle pressa le bouton stop de la télécommande. Le spectre de Morrison déguerpit pour son carré du Père-Lachaise.

Cassandre : Moui. J’ai bien suivi tes conseils, marraine, ma fée recruteuse…

Une seconde de logique embua ses neurones : et si malgré ce que Mark avait promis, malgré ces derniers jours, elle, Cassandre, ne changeait pas ?

Victoire : Je suis vachement déçue, mon enfant.

Cassandre : Oh, faut pas. T’as réussi certains trucs.

Une appréhension, les devinettes, les suppositions, sempiternelles, et si… et si elle n’avait pas rencontré l’Énervée ?

Victoire : C’est vrai ça. Un jour, t’as croisé Mark. Ce flemmard de Cupidon était en grève, et j’l’ai remplacé au pied levé. T’as vu ce que ça a donné ?

Mademoiselle avait vu. Elle s’amusait de l’allégorie, Victoire en Cupidon. Les facéties dissipaient son anxiété à coup sûr.

Victoire : N’empêche : il est comment au pieu, le sosie de Jim ? Non, parce que le vrai, lui…

Cassandre :… Oui, on sait, t’en aurais fait ton quatre heures…

Victoire : Mon toutes les heures, même !

 

 

[1] Not to touch the earth – Le titre appartient à la litanie The Celebration of the Lizard. Et figure tout seul sur l’album « Waiting for the sun » (le troisième du groupe. 1968 Elektra/Asylum Records)

 

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