Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Le pub se remplissait

Le pub se remplissait sous la pression du soir. La Belle ciblait un point au-delà du comptoir, un Malibu opalin sous les spots. Elle triturait son lobe emmailloté. Elle avait laissé un mot chez elle pour ses parents :

« Je suis avec Lina pour trois ou quatre jours. »

En réalité, elle squattait une chambre dans la propriété du Vieux, en bord de lac. Le temps d’une guérison partielle. Patience avant d’être présentable. Elle avait eu raison de se pointer chez Mark. Il avait traité pour elle en deux temps trois mouvements. Stupéfiant, incongru, ce qu'un homme peut faire lorsqu'il tombe amoureux. Mademoiselle l’interpella. Elles s’observèrent. Peut-être se connaissaient-elles enfin, après les mois passés à s’apprendre, à s’adopter.

Cassandre : Je voulais voir comment tu vas.

Annabelle : Ben, j’ai ma prime. Et j’ai un rencard, là. Tu veux t’asseoir ?

Cassandre : T’as déjà un rendez-vous ? Je suis impressionnée…

Annabelle : Que tu crois. C’est du certifié très clean. Rien à envier aux Ingalls.[1]

Cassandre : OK, mais je dois être chez Mark…

Annabelle :… Je me doute… Le Chauffeur est là ?

Cassandre : Bien sûr que non. Je sors toujours seule, tu sais bien. Il y a juste un cocaïnomane dangereux dans mes guêtres, partout où je passe.

La Belle se pencha, scruta les environs. Localisa un étrange gorille, c’était seulement Fabrice.

Cassandre : Encore, là, il se fait discret.

Elle enflamma une 100'S. La Belle nota la similitude de leurs gestes, elles fumaient la même marque à présent. Des longues plutôt corsées.

Annabelle : T’as été trop chou, ce matin. Mais t’aurais pas dû revenir. Accepter. Je sais pas…

Elle partit se ravitailler. Revint avec deux cocktails.

Cassandre : Et j’aurais dû faire quoi ? Attendre d’autres menaces ? C’est au début que j’aurais pas dû accepter.

Annabelle : Michael, je le connais, je l’aime bien. Je veux pas qu’il souffre. Qu’est-ce que tu vas faire de lui ?

Cassandre : Peut-être une place dans mon agenda, s’il est sage. Et c’est pas évident.

Elle goûta sa Tequila. C’était moelleux. Elle se sentit gaie. Même sans gramme dans les veines.

Annabelle : C’est une si belle amourette.

Cassandre : T’es romantique, toi. C’était crasseux à souhait. Il sait même pas mon âge, le réel, je veux dire.

Annabelle : Michael est a-do-ra-ble.

Cassandre : Un peu niais. C’est-à-dire.

Annabelle : Craquant.

Une voix : Qui est craquant ? Moi, j’espère…

Un éphèbe, grand, blond, halé, subit illico une accolade effrénée.

Annabelle : T’es revenu de voyage, t’es enfin revenu !

Puis, ébouriffée, elle contempla le chef-d'œuvre de mère Nature, aussi fière qu’une pondeuse devant son poussin.

Annabelle : Cassandre, je te présente Sven, le plus beau mec du monde.

C’était sans aucun doute la vérité. La plastique dérivait d’une publicité pour cosmétique. La perfection suintait, un mélange de top model et de surfeur. Les traits comme la musculature étaient taillés pour séduire. Les abdominaux roulaient sous la chemise, le pantalon moulait les fesses. Les cheveux jusqu’aux cervicales, oxygénés à la brise de l’Atlantique, frisaient sur la nuque. Un grain, sa lucidité divaguait sur la physionomie, le spectre doré d’une barbe de trois jours entérinait le style tombeur. Les iris musardaient entre bleu et vert. Les coins des paupières, en amande, se burinaient à force de s’amuser de tous ses dons réunis. Parce qu’en plus de l’allure, l’Adonis pratiquait l'autodérision avec une ferveur de contemplatif. Il parvenait presque à se débarrasser des bisous de la Belle, à s’installer.

Sven : C’est elle, la petite ?

Un accent se coulait entre voyelles et consonnes. Un murmure pianissimo, du nord, du sud, au gré des émotions. Un charme de plus à épingler dans sa collection. Ses intonations visaient toutes les femmes. Elles se miraient dedans, rêveuses, pantoises, troublées…

Cassandre : ça doit être moi. Et toi, t’es qui ? Le Ken de Barbie ?

Annabelle : J’viens de le dire, c’est le plus beau…

Sans se gêner, en familière du terrain, elle bloquait sur les biceps bien visibles, remerciait les manches courtes.

Sven : Ton oreille, la Belle, ça va ?

Annabelle : Client con. Ça va ensemble. Ça va.

Elle tamponna son pansement. Dessous, les points de suture fermentaient, la grattaient. L’éphèbe examina la Poupée, les fossettes, les yeux. Loucha sur le lycra carmin, le décolleté, les genoux croisés contre le tabouret.

Sven : Ma princesse n’a pas tort. Tu es toute mignonne, toi.

Cassandre : Et toi, t’as pas répondu : t’es qui ? Mon prince charmant ?

Sven : Si tu mets le prix, je suis partant.

La Poupée était bouche bée. On vola à son secours. 

Annabelle : Sven et moi, on s’est rencontré pour un extra. Sa copine de l’époque avait un faible pour les expériences à trois.

Des fosses nasales s’empoisonnèrent avec une Tequila sunrise. Et la Poupée recracha, une fois, deux, trois.

Annabelle : Sven tire avantage de son physique fabuleux pour gagner sa vie, quoi ? Ne me dis pas que ça te choque ? Et toi, tu fais quoi ?

Sven : La pauvre, elle s’étouffe…

Écrevisse, la Poupée décolla sous l’onde d’une grande tape entre les omoplates.

Sven : Est-ce que ça va ?

La Poupée hoqueta. Le choc se noya dans ses poumons. Elle récupéra un bout de longue dans un cendrier. Se nourrit en nicotine. 

Cassandre : Vous vous êtes rencontrés…

Annabelle : Ben oui, dans le même lit, si on peut dire…

Sven : À ce sujet, j’adore ton corps, ma princesse.

Annabelle : Merci, Sven. C’est très aimable de ta part.

Sven : Même si je raffole des hommes. Sans vouloir te vexer.

Avant tout circuit par le système respiratoire, une latte de tabac se vit éjectée d’une bouche. La Poupée s’asphyxiait à présent avec sa salive. La Belle déterra un mouchoir en papier, le tendit. Sa collègue expectorait. Se bidonnait sans retenue de la révélation…

Cassandre : Tu bosses avec les femmes, mais tu préfères les mecs ?

Sven : Que veux-tu, il faut payer le loyer ! Vous parliez bien d’un spécimen, tout à l’heure ? Qui est-ce ?

L’ut dans les lettres distillait une malice, avec le caprice, l’innocence des moins de cinq ans.

Annabelle : Pas touche, mon coco, celui-là, il est hétéro cent pour cent. Je développe quand même ?

Sven : Il peut changer d’avis, alors fais-moi baver…

Annabelle : Brun aux yeux bleus, un sacré air de Morrison, vingt et un balais…

Cassandre :… Trop jeune.

Annabelle : Trop jeune ?

Sven : Pas pour moi, mes mignonnes.

Cassandre : C’est immature, à cet âge.

Sven : C’est chou comme tout !

Annabelle : Sois sympa, Poupée, puisque t’en veux plus, laisse le champ libre aux copines…

Sven :… Ou éventuellement aux copains.

Cassandre : Le champ est libre, Anna, je t’en prie, je te le laisse…

Sven : Elle est jalouse de toi, la petite !

Annabelle : T’es dans le vrai, c’est dingue !

Cassandre : Je vois pas pourquoi je serais jalouse !

Annabelle : Je te donne des raisons, si tu veux : je connais Michael depuis très longtemps, tu sais pas, toi, à quel point je l’ai connu ou à quel point je le connais…

Sven : Michael ? J’adore ce prénom.

La Belle exposa son visage de star de cinéma sous un strass de rayons violets. Puis restitua tout son désarroi en un soupir.

Sven : C’est embarrassant… Tu l’as largué, ce Michael ?

Annabelle : Elle n’y a pas pensé…

Sven : Il faut qu’elle insiste. S’il s’accroche…

Cassandre : De quoi vous vous mêlez ? Et comment tu sais ça, toi ?

Annabelle : Hum. Il lui suffit de connaître la réputation de Master.

Sven : Et de voir Fabrice contre le bar. Toujours aussi défoncé, entre nous.

Annabelle : C’est dommage. Mais Sven a raison. Il ne faut pas que Michael te revoie. Sinon, je suspecte des péripéties pas drôles.

Sven : Attends, ma princesse. Si la petite ne peut pas voir ce Michael en ce moment…

Annabelle : C’est bon, moi, j’irai. J’inventerai des bons gros bobards.

Sven : Je vais chercher du champ’. On va se remonter le moral.

Il s’exécuta dans la foulée. Circula, entre une étape à droite, à gauche, auprès de femmes fanatisées par sa présence. Les filles dépiautaient le manège. Plaisantaient sur les touches de l’Adonis. Puis commandé par le tête-à-tête, le sérieux ruina le persiflage.

Annabelle : Écoute, pour Michael, t’as choisi Mark. Je veux dire, personne ne mérite…

Cassandre :… Des filles comme nous, je sais, ça va.

Annabelle : Surtout pas les ennuis qui vont avec… 

L’éphèbe, satisfait, apportait un plateau d’inox, un seau, du demi-sec, trois flûtes. Il distribuait ses achats, réinvestissait son perchoir. 

Annabelle : La pêche a été bonne ?

Sven : Deux cartes, une invitation à dîner. Le coin n’est pas porteur.

 

[1] Les héros de La petite maison dans la prairie.

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