Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Le lendemain

 

Le lendemain, elle se dota d’un courage exemplaire pour aller en cours. Là, avec ses codétenus, elle ingurgita deux heures durant la dissection des œuvres de Baudelaire. Les rhapsodies de la versification contaminaient son propre imaginaire. Cultivaient ses chimères.

    « Ange, plein de gaieté, connaissez-vous l’angoisse,

    La honte, les remords, les sanglots, les ennuis,

    Et les vagues terreurs de ces affreuses nuits…[1]»

Pas de chance, la prof de français ridiculisait la littérature. La récitation monocorde tronquait toute sensibilité. L’artiste héritait de pragmatisme, son chef d’œuvre, de vulgarité. La prof accusait une quarantaine d’années. Elle comptait les rimes comme elle calculait chaque matin sa ration de calories. Elle décalottait les correspondances. Ainsi, chaque jour devant sa glace, elle enduisait ses capitons d’huiles amincissantes. Les élucubrations du poète la captivaient moins que les sylphides dans les pages de pub. Elle psalmodiait sa leçon. Démantibulait, méticuleuse :

    « Du temps que la Nature en sa verve puissante

    Concevait chaque jour des enfants monstrueux…[2] »

Dans la salle, on gloussait : La géante arborait-elle les mêmes hanches que la prof ? La Poupée bâillait. Non, elle ne se priverait pas d’une escapade…

    « Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent

    Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons…[3]»

La sonnerie provoqua une onde, des jaillissements de ouf. L’Énervée interpella sa camarade. Dans le couloir, les deux s’opposèrent en chœur aux prolongations. S’évadèrent. Elles débusquèrent la Belle dans un coin de son parc, devant le lac. Concentrée, elle gommait des pans entiers sur le papier.

Victoire : Eh, la vieille, on est là ! Le loisir, c’est aussi un art.

Annabelle : L’art en tout cas, c’est pas ce que t’as sur la tête, ça demande plus de réflexion.

Quant à la Blonde, elle bataillait contre une dissertation d’anglais dans son bar fétiche. Trois furies l’appréhendèrent, il était onze heures et demie. La troupe adopta à l’unanimité la motion de l’Énervée : déjeuner. Restait à choisir où. Les filles avaient la flemme de marcher plus longtemps. Un restaurant assez chic et peu fréquenté du centre-ville fut désigné. Une intendante étudia les arrivantes. Insista surtout sur la coloration violette. Refusa l’accès. À son habitude, Victoire déploya des trésors de discrétion. Lui remit une avance sur pourboire. On les accompagna. On les plaça en retrait, pas devant les grandes fenêtres en tout cas. Puis on les dédaigna. L’Énervée exigea des apéritifs. La Belle, fauchée, piqua une 100'S à la Poupée.

Lina : Et alors, les cours ?

Victoire : Bof, Baudelaire, pas la peine de potasser pour la Poupée, elle connaît par cœur.

Annabelle : Eh, tu nous fais une démonstration, mademoiselle ?

Cassandre : Tu veux quel poème ?

Annabelle : Un truc sur la beauté, c’est bien…

Lina :… à part les femmes et la mort, Baudelaire, c’est limité…

Cassandre : Je hais les testaments et je hais les tombeaux ;

Plutôt que d’implorer une larme du monde

Vivant, j’aimerais mieux inviter les corbeaux

À saigner tous les bouts de ma carcasse immonde.[4]

Lina : Mmm… Sympathique, bon appétit.

Annabelle : C’est gore…

Hébétée, elle guettait l’Énervée, son index et son pouce sur un œuf de caille. La mise en bouche subissait un gobage bruyant.

Lina : À part ça ? Mademoiselle revoit son serveur ?

Cassandre : Merde ! Pétasse, je t’ai déjà dit de garder ta langue pour ton job !

Victoire : Relax, c’est pas moi, je suis innocente !

Annabelle : T’as franchement tout de la pute.

Victoire : C’est ce que ma mère dit toujours…

Annabelle :… Tu revois Michael ?

Cassandre : Personne ne le sait !

Annabelle : La preuve !

Victoire : J’ai rien cafté, j’te jure !

Lina : Attends, pour une fois, c’est pas elle.

Annabelle : Ah bon ?

Victoire : Merci blondasse.

Lina : C’est Fabrice qui m’a demandée…

Annabelle :… Et toi, tu lui réponds, c’est un comble !

Lina : Mais non, je suis pas idiote à ce point ! Et puis, je ne savais rien !

Cassandre : Merci grande sœur.

Lina : Il m’a demandé si t’avais, il a dit : un petit ami.

Annabelle : Et t’as répondu quoi exactement ?

Lina : J’ai dit : j’en sais rien, en tout cas, mademoiselle est sérieuse, c’est la vertu faite femme…

Victoire :… Eh tu m’étonnes qu’ils te croient pas !

Annabelle : Ils savent son nom ?

Lina : Non. Ils en sont à supposer que.

Cassandre : J’ai la poisse.

Victoire : Ouais, ma grande cruche. L’espionnage, ils adorent, c’est fun !

Lina : Je crois pas qu’ils t’aient suivie. T’es tranquille pour l’instant, tombeuse…

Annabelle : C’est quand même bizarre…

Victoire :… Aïe, aïe, aïe…

Annabelle : Tu ne sais rien dire d’autre, toi ?

Victoire : Oh si, je sais dire : Mark.

La Belle puis la Blonde saisirent la trajectoire des iris : l’intendante accueillait des adeptes des lieux. Cassandre contemplait un vase sur un napperon. Écœurée.

Victoire : M’accusez pas, je savais pas qu’il viendrait !

Annabelle : Et moi, j’ai la gueule de Candy [5]?

Lina : C’est toi, l'Énervée, ça se sent…

Un bourdon trancha.

Annabelle : Il est avec Dimitri, c’est bon.

L’intendante clignait de l’œil droit :

« Ces messieurs vous proposent de vous joindre à eux… »

Les filles ratifièrent l’invitation. Pourtant, derrière l’intendante, les soupirs fusaient. Tout bagou s’éteignait. On se salua. On compléta une table pour six.

Dimitri : J’ai bien fait de venir. Je suis content de vous voir…

Mark : Tu sembles fatiguée, Cassandre.

Victoire : Mais non, elle est pas fatiguée… C’est son Charles Baudelaire, elle bosse trop !

Annabelle : Dimitri, sais-tu que Cassandre est incollable sur Baudelaire, elle est capable de te réciter les Fleurs du Mal en entier… !

Lina :… ça vaut le détour…

Mark approuva, d’un haussement de sourcil.

Cassandre : Comme les anges à l’œil fauve,

Je reviendrai dans ton alcôve

Et vers toi glisserai sans bruit

Avec les ombres de la nuit…[6]

Une seconde enfla, curieusement. Trépassa dans un échange de regard.

Mark : Et je te donnerai, ma brune,

Des baisers froids comme la lune

Et des caresses de serpent

Autour d’une fosse rampant.

 

 

 

[1] Réversibilité

[2] La géante

[3] Le Voyage

[4] Le mort joyeux

[5] Le dessin animé. Toei Animation. Nos plus belles années, avec la blondinette, son raton laveur, Capucin et sa copine Annie.

 

[6] Le Revenant.

 

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