Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Le jeune homme s'accoudait

Un bar – Le jeune homme s’accoudait contre le comptoir, sirotait sa bière. Il louait chaque sillage féminin d’une œillade. Ses gencives se démasquaient pour chacune. Il notait les morphologies sur une échelle d’un à dix. S’attardait sur les anatomies les plus agréables. Celles qui méritaient vingt. Une contorsion encore, et il pivota vers les arrivants. Ses fossettes se creusèrent.

Annabelle : Toujours à la même place, le play-boy.

Et elle constatait que son Cédric, de son vivant, n’avait pas fréquenté que des gens passionnants. Certains de ses copains, les années en plus, ne s’arrangeaient pas. Le dragueur jaugeait en simultanée sa taille, sa chute de rein, ses seins. Ses gambettes en jean moulant, méritaient-elles un examen plus approfondi ?

Le dragueur : Et toi, toujours aussi belle, belle, Anna – belle…

La cible de tant de sagacité partit s’asseoir. Cassandre cavalait. Elle devait être à la bourre. Elle poussa le battant, découvrit entre Michael et un inconnu, une belle ravie de la revoir. Des futilités s’échangèrent. Des demis débarquèrent. Le dragueur louchait sur le décolleté, les cils, le cou, narguait l’air supérieur de la pouf’. Catalogua la poitrine aussi. Compara avec la Belle. 

Le dragueur : Vous vous êtes rencontrées dans un club échangiste toutes les deux ?

Le désarroi des filles se dilua dans le mépris. Michael, lui, se taisait. Trop d’expérience, c’était peut-être un peu bizarre, non ? En tout cas, sa Cassandre n’avait rien d’une prude.

Annabelle : Quoi ?

Le dragueur : Si ce pauvre Cédric te voyait, Anna ! Avec ton look d’allumeuse, et tes copines, toutes comme toi…

Il assigna un dandinement de l’index de l’une à l’autre. Elles étaient estomaquées, côte à côte. 

Annabelle : Attends, pourquoi tu parles de Cédric, là ? C’est toi qui mates, mon pote, c’est toi qui baves !

Le dragueur : C’est toi qui t’habilles comme ça. Je ne te force pas. Et ta copine prend Michael pour un con…

Annabelle : Qu’est ce que t’en sais ? Tu lui as demandé, à Michael ?

Elle guetta une intervention. Rien ne vint. Le niveau de houblon baissa dans deux chopes. Celles des mâles. La Poupée pâlissait. Ses espoirs s’effritaient sous la lâcheté de son amoureux.

Michael doutait. Les interrogations proliféraient dans son cerveau. Des mauvaises graines, des essais de plante transgénique en mal de barrière. Depuis le soir où Cassandre avait débarqué chez lui. Et un bouleversement, le bilan aussi. Elle faisait l’amour comme une automate. Elle était torride, sans tabou. Mais sans état d’âme. Il s’étourdissait, à réclamer de la garder pour lui seul. À mendier d’être unique pour elle. Il ne l’était pas, unique. C’était notoire pour tous. Les filles ramassaient leurs affaires.

Annabelle : Viens, Cassandre, on se casse. Nickel Michael. Je suis fière de toi. Quant à toi, le play-boy, la taille de tes attributs va faire le tour de la région, je te le garantis. 

Le dragueur : Tu ne voudrais pas vérifier avant de lancer des rumeurs ?

Annabelle : Peut-être que je suis une allumeuse. Mais je me respecte encore assez. Je ne vais pas m’abaisser à te dépuceler.

Elles s’évadèrent toutes les deux. À l’extérieur, le soleil échaudait les terrasses. Les pivoines, les hortensias bicolores bombaient les bacs, près de l’église moderne aux façades triangulaires. Embaumaient le printemps bien entamé. Michael accourait : 

« Cassandre, s’il te plaît… »

Cassandre : Dégage, retourne t’écraser devant ton pote. Je… Je déteste les lâches.

Elle ne cessa pas de trotter, droit devant elle. Il la retardait.

Michael : Je ne te connais pas, en réalité, tu sais.

Cassandre : Tant mieux pour toi.

Elle s’enfuyait vers les hectares de pelouse du rivage. Là où elle n’aurait plus à supporter sa débâcle. Une tentative de normalité. Annabelle n’avait pas bronché. Elle s’amadouait.

Michael : Je ne peux pas le savoir… Si elle me prend pour un con, Anna.

Annabelle : T’as jamais si mal joué.

Elle le campa dans ses conclusions. Franchit le boulevard au feu piéton, se détourna. Michael rejoignait le play-boy. À l’opposé, la Poupée progressait en direction des flots.

Annabelle : Eh, je suis là.

Elles s’étudièrent, les deux cruches brisées dans un même élan.

Cassandre : Alors, la vieille. Il y a des ragots sur nous et je suis même pas au courant.

Annabelle : ça a toujours été comme ça. Plus les gens en savent, moins ils ébruitent. Le contraire est vrai aussi. C’est paradoxal, mais les ragots, c’est ça, la preuve de l’aveuglement. Ils prouvent justement que personne ne sait rien.

Cassandre : Donc, nous sommes seulement dans la catégorie salope.

Annabelle : Poupée, bientôt, tu sortiras même de cette catégorie. Soigne encore un chouya ton look…

Cassandre : Qu’est-ce qu’il a mon look ?

Annabelle : Le perf’, le décolleté, le rouge à la mademoiselle…

Cassandre : Mais merde, ils voient pas mon patte d’eph’, les gens ?

Annabelle : Cassandre. C’est pas les fringues qui font ce genre de ragot. C’est la façon dont on les porte. 

À leur gauche, les ouvriers s’agitaient, les perceuses crépitaient, autour de l’ancien palace. Les deux amies doublaient les platanes, atteignaient la rive, s’engouffraient dans la brise du lac. 

Annabelle : Je suis heureuse pour toi, pour ton choix. Juste, cramponne-toi aux branches, quand ça secoue.

Cassandre : Là, je crois que l’arbre s’est déraciné. Tout seul.

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