Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

La rencontre

Cassandre regrettait d’avoir suivi son amie. Elle fonçait dans le couloir, droit vers l'issue.

Il dit :

« Bonsoir. 

Elle envoya la politesse sans réfléchir :

– Bonsoir. 

Il demanda :

– Que faites-vous ici, mademoiselle ? »

La jeune fille pivota. Et se heurta contre des yeux très verts, appuyés sur elle.

Elle n’avait jamais vu des iris de cette couleur. Ils supplantaient le jade, en énigme, en profondeur. Ils revêtaient un langage. Pour elle seule, ils tournoyaient dans une joie, ils l’interloquaient, si calmes. Ils se logèrent d’entrée de jeu dans son horizon. Elle pensa :

« Trop beau pour être honnête… »

Il était grand. Plus d’un mètre quatre-vingt en tout cas. Il avait une trentaine d’années. Les motifs d’une cravate s’harmonisaient à son costume anthracite, coupe impeccable. Chez lui, la prestance ne se calculait pas, l’élégance validait le naturel, une distinction. La carrure accusait l’athlète. Les cheveux bruns, souples, courts, flattaient les expressions. Le regard intensifiait la physionomie, le nez énergique, le menton carré, le rasage de près. Pour fignoler, sur sa beauté se greffait davantage. Une séduction aiguisée, envahissante : le charisme. Ce trait-là ne se déguisait pas. L’homme était très conscient de son impact sur les autres. Souvent par instinct, il se cantonnait à la sobriété voire à l’austérité. Pour amplifier ses atouts qu’il mesurait, d’ailleurs. Grâce à eux, il avait toujours obtenu ce qu’il avait voulu. Non par défi, mais par routine.

Cassandre se matérialisa sur la terre ferme. Là, elle constata qu’il guettait encore sa réponse. Elle ne vacilla pas, se maintint à portée des deux jades. Et se risqua :

« J’accompagne mon amie… Victoire… Je… Je vais l’attendre dehors.

Elle explorait chaque tiroir de sa boîte crânienne sans rien pouvoir prononcer de plus. L’homme démasquait ses incisives très blanches de pub pour dentifrice. Trop de perfection, ce n’était pas concevable, pas en vrai. À peine dans les séries télés. Cassandre était effarouchée, désarçonnée. Perdue.

Il chuchota :

– J’espère que nous nous reverrons. 

Elle admit :

– Peut-être. 

Toujours, les jades brillaient devant elle. Comment s’en séparer ? Comment leur plaire ? Elle devait se décider. Ses muscles ne fournissaient plus le moindre mouvement, son intellect s’était vitrifié. Elle était immobile et aphone. Enfin, elle élabora, articula un piètre :

– Bonne soirée. 

Dès le seuil franchi, elle se maudit. Elle injuria sa nervosité, ses répliques de nulle, sa laideur, sa copine Victoire, le hasard et toute la création.

 

Cinq minutes plus tard, l’Énervée l’attrapait par la nuque.

Victoire : J’en reviens pas, c’est génial, il veut te revoir ! Tu lui as tapé dans l’œil !

Cassandre : Quoi ? T’es folle ? De qui tu parles ?

Victoire : Devine, le mec que t’as croisé dans le couloir ! Mark, le rêve de toutes les femmes ! Le canon ! Exceptionnel !

Cassandre : S’il t’enthousiasme tant que ça, pourquoi toi, t’essaies rien ?

Victoire : Là, tu me déçois beaucoup, poupée. 

Cassandre : Il est un peu vieux, non ?

Victoire : C’que t’es rétrograde ! Relax, lâche toi !

Cassandre : N’empêche, tu dis n’importe quoi.

Victoire : Et toi, toi, tu fais ta fine bouche.

Cassandre : T’es sérieuse ?

La fille en noir se dressa. Leva la paume droite, déblatéra, solennelle :

« En vérité, je te le jure : tu lui as tapé dans l’œil, qu’il a fort joli, du reste. »

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