Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

La nuit accablait

La nuit accablait les charpentes, les pavés. Un souffle, l’hiver, les bourdonnements infestaient les volets, les tuiles faîtières. L’Énervée coinça son pouce et son index entre ses dents, siffla. Cette rue, ces cours antiques, ce square la froissaient toujours. Comment peut-on se sentir vivant ici, sous le poids de tant d’années ? Une toux plus tard, l’Énervée échoua dans le tangible. Avec la Poupée près d’elle qui se forgeait une moue combative. Mâchait un chewing-gum.

Cassandre : J’t’ai déjà dit que t’étais pas obligée de siffler.

Victoire : J’aime bien le faire. J’veux te dire un truc, pour ton journal… Je suis vachement…

Cassandre :… Désolée, oui, c’est bon…

Victoire : Mais non, gênée. Tu m’as chopée.

Cassandre : Apparemment, t’essaies de suivre le conseil. Alors ? Elle en vaut la peine ?

Victoire : On a la soirée pour gamberger, Poupée.

Elles s’évanouirent dans une allée, au détour de la pénombre.

 

La Belle murmurait, apaisait un peu les tourments de sa meilleure amie. Elle lui promettait qu'elle irait négocier avec le Vieux. Que tout s'arrangerait. Dégarnissait le frigo côté cuisine. La Blonde rassérénée partit dégoter des flûtes dans un buffet côté séjour.

Victoire : Eh, on commence par quoi ?

Annabelle : On se pique la ruche. Cassandre, champ’ ?

Cassandre : Sers. Moi, je vais chercher cette Daphné que je connais pas.

Lina : Si tu décroches sa langue de ses maths, t’auras droit à toute mon estime, c’est la première à droite dans le couloir.

Cassandre : Bon, je vais constater qu’elle n’est pas comme sa chienne de sœur.

Daphné s’emportait devant cinq brouillons et un énoncé, une copie incomplète. C’était un plantage total. Elle avait besoin de silence. Or, sa mère dehors, sa sœur avait rameuté ses copines. Elles rigolaient. Augmentaient sans arrêt le volume de leur saleté de musique. La studieuse priait pour trouver de quoi s’isoler du vacarme. Comment faire taire ces pouffiasses, toutes aussi givrées que sa sœur ?

Trois tocs contre un montant de porte suspendirent une équation.

Daphné : Entrez !

Une indésirable s’introduisit dans la chambre. Son jean pattes d’eph', son tee-shirt magenta rappelèrent quelque chose à l’intello. Elles étaient peut-être dans le même lycée. Non. La fille paraissait plus âgée qu’elle.

Cassandre : Viens boire du champagne. Ça t’aidera à décompresser.

Daphné : Non merci, je ne bois pas d’alcool, euh…

— Cassandre. Et toi, c’est Daphné. Emballées, pesées, les présentations sont faites. Viens boire un coup. »

Daphné : J’ai des devoirs, je te jure…

Cassandre : Dix minutes, une petite pause, quoi.

Daphné : Dix minutes seulement, alors…

La copine de sa sœur la précéda aussitôt. Dans le séjour, un verre attendait, l’intello le cueillit. Et de concert, chaque membre du clan de sa sœur lui sourit.

Victoire : Vampi, tu me dois cinquante balles. Elle y est arrivée.

Annabelle : On est tombée sur une meneuse, mes jolies.

Lina : Bois tout ton champ’, mon p’tit trésor.

Daphné : Je bois, je bois ! D’où vous le sortez, le champagne ?

Victoire : Mes vieux. Ils sont vignerons.

Annabelle : Ceci explique cela.

Ses prunelles joutaient par-dessus le mousseux contre celles plus vertes de l’Énervée.

Daphné : Après, je retourne potasser mes maths.

Un long soupir, l’essor d’un deuxième la cernèrent.

Annabelle : Autant nous nous connaissons depuis longtemps, autant je te garantis, j’ai jamais pigé ta passion pour les maths et la physique.

Daphné : Mais c’est parce que c’est du concret. Tout est basé sur la logique, dans ces matières.

Les autres jetaient sur cette saugrenue des tonnes de pitié.

Victoire : Comme si la vie, c’était logique. Eh, cause-moi plutôt d’art ! De littérature !

Annabelle : Oh oui, parlez-moi d’Eluard, parlez-moi de Cocteau, parlez-moi même de Vian, de Monet ! Et même de Dali !

Victoire : Il a pas peint une paluche géante dans le ciel, ce type ?[1]

Cassandre : Tu t’es aussi acheté une culture, Victoire ?

Victoire : Bof, ça, c’était déjà compris dans le lot à la naissance.

La cadette intello de la Blonde creusait son demi-sec. Elle ne se doutait pas des analyses sur elle. Ni d’une envie, celle de lui ressembler, au creux de quatre plexus.

 

 

[1] Oui, Salvador DALI a peint en 1930 : La main (Les remords de consciences).

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