Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

La campagne

La campagne – Vingt-deux heures trente, ses parents dormaient. Elle était dehors. Tyrannisée, galvanisée par ce qu’il exigeait d’elle : faire le mur. Si stoïquement. Il se doutait peut-être. De la mentalité de ses proches. De la façon dont on l’avait élevée. En clair, il savait qu’elle ne refuserait pas. Pourtant, sa maison, celle de son enfance, était jusqu’alors son refuge, son cocon. Loin de lui, sans rapport avec le fric, les putes ou même le lycée. Un autre monde douillet, un havre où se ressourcer quand elle n’en pouvait plus. Il avait voulu qu’elle rompe le statu quo. Elle traversait en clandestine la frontière entre son passé et ses activités présentes. Elle n’osait plus respirer.  Elle ralentit. Les phares lui extorquèrent un ricanement. Elle se brima. Minimisa ses remords, sa crainte. Intégra le siège du mort. Claqua la portière.

Mark : Qu’est-ce que tu leur as dit ?

Le moteur grondait. L’habitacle s’embuait, le chauffage ronronnait. 

Cassandre : Rien. Ils n’ont rien demandé.

Il conduisait vite, d’une main sure.

Cassandre : Bon. Tu veux quoi ? Un service ?

Mark : Je veux te voir, c’est tout.

Les virages s’enchâssèrent dans les jets des feux, contre la colline, dans les virages à flanc de massif. Puis de chaque côté de la chaussée, des tertres alternèrent avec les forêts, la plaine s’imposait. La vallée du fleuve s’encaissait plus bas. Au loin, les lueurs de Solèse fendaient les coteaux.

Cassandre : Où on va ?

Mark : C’est une surprise.

Elle connaissait ses campagnes par cœur. Elle avait grandi tout près. Maintenant, ses paysages, ses familiers lui devenaient étrangers, ils ne lui appartenaient plus. Les artères d’un village se dissipèrent. Les branchages rebiquaient sur la route. Presque un chemin champêtre.

Mark : Ce n’est plus très loin.

L’humus empiétait sur le goudron. À la fin, des barrières sectionnaient les chênaies. Mark télécommanda l’ouverture d’un portique. Puis des murets sous le lierre, des érables, des chèvrefeuilles, des aubépines, des noisetiers, des châtaigniers se bornaient dans un parc. Les rosiers domestiques nus se déchaussaient sous la bise. Un bassin sans fioriture vibrait sur les graviers. Juste derrière lui, les flammes de réverbères encadraient les escaliers d’une maison de maître. De chaque côté, des haies de fusains longeaient les dallages, bordaient le parking. Un sentier terreux s’engouffrait dans les rameaux, sous une pergola en bois exotique. Dans la nuit, le bâtiment s’abritait sous un flegme d’auguste manoir britannique. Cassandre considéra le tableau, concéda :

« C’est très classe. »

Le propriétaire l’avait talonnée. Il s’abonnait à la bonne humeur.

Cassandre : Alors… C’est quoi ce plan encore ?

Un hululement scinda ses soupçons.

Victoire : Eh, Poupée ! Viens voir, c’est génial, ce bled !

Elle déferla sur sa elle. L’embrassa, l’encercla, lui ébouriffa la crinière, gazouilla.

Victoire : Grouille, on rentre.

À l’intérieur, les espaces se libéraient depuis la rénovation. Les manteaux se logeaient dans le vestibule, un ancien hall en forme de sas. Les pièces s’étendaient autour en rez-de-jardin. La principale communiquait sur la terrasse et la piscine par de larges baies coulissantes. Sous un plafond de poutres, le marbre mat et le chêne s’alliaient pour clarifier encore le mobilier, des canapés, des fauteuils crème en cuir, des tapis de laine épaisse, des tables aux plateaux de verre dépoli, des étagères à peine ornées de vases asiatiques. La cuisine américaine en L, ses plans de travail, son bar en granit s’enjolivaient de carreaux rustiques. La base de l’escalier s’arrondissait contre le bar. Dans l’angle opposé de la salle, une cheminée cathédrale consumait ses bûches. Deux œuvres d’art contemporain en forme de portemanteaux, détonnaient, bien symétriques contre la pierre de taille. Un cercle de poufs en housses écrues se dorait près du feu.

Ce soir-là, le comité se noyait ainsi dans les grésils de joie. L’homme au crâne rasé échangeait une plaisanterie avec la Blonde. Deux inconnus liaient conversation avec la Belle et Victoire. Le Chauffeur pointait aux absents.

Une impulsion l'étrillait : s’évader. Elle tiquait, la nuit se voulait armistice, accord ou cadeau. Encore une feinte pour la déstabiliser. Elle contempla l'âtre. S’excusa. Fugua hors de l’écrin des politesses, grimpa les marches jusqu’à l’étage. Dans le dédale, elle détermina l’emplacement d’une salle de bains. Se calfeutra. Et elle se maudit, elle avait négligé sa pochette à l’entrée, la came ou les antidépresseurs. N’importe quoi contre l’anxiété. Elle jeta un œil autour d'elle. Une baignoire immense, des mosaïques de faïences bleues et vertes au-dessus des lavabos. La rénovation était récente. Les vernis, le pin des placards embaumaient encore. Des coups tintèrent contre le plaquage de la porte. Elle ouvrit à la Belle.

Cassandre : C’est qui, des extras ?

Annabelle : Décrispe, ma jolie… 

Elle secoua l’ambre de sa queue-de-cheval très haute, à gauche, à droite.

Cassandre : T’as vu cette baraque ? J’en ai marre, qu’est-ce qu’il a encore inventé pour me pourrir la vie ? Il me prend vraiment pour une conne.

Annabelle : Ce soir ? Non, je ne crois pas, pas quand Dim…

Une interruption désamorça ses intentions.

Mark : Tu te sens bien, Cassandre ?

La Belle se raidit. S’éclipsa aussitôt, muette.

Cassandre : Non, je ne me sens pas bien. Qu’est-ce qu’on fait ici ? C’est quoi cette soirée ?

Il la saisit par la taille, lui envoya le plus charmeur de sa panoplie de sourires. Elle hua la gentillesse…

Cassandre : Bon, tu me réponds ? 

Il la serra contre lui sans autorisation préalable.

Mark : Je veux que tu passes une soirée agréable, que tu te détendes.  

Cassandre : Parfois, je te promets, tes idées me dépassent…

Mark : Pas de clients ce soir. Uniquement des amis.

Il la berça un peu contre son thorax.

Cassandre : Je dois te croire. Je suppose.

Mark : Je ne te laisse pas le choix. Baby.

Les doigts entremêlés, ils rejoignirent les pierres de l’âtre et la compagnie.

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