Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

La Belle inspectait

Saint-André — La Belle inspectait ses cernes dans son miroir de poche. Elle ne pouvait pas les camoufler sous un correcteur, cette fois-ci. Le stigmate de sa nuit, son oreille droite, la démangeait. Un client avait arraché le lobe avec l’anneau dans une effusion. Le cher homme à moitié déjanté sur le dos, elle avait galéré pour collecter ses habits. Elle avait usé de toute sa psychologie pour se barrer très loin, très vite. Ce n’était pas la première frasque qu’elle subissait. Ce matin-là pourtant, elle se le promettait, elle la ferait payer.

Elle côtoyait au Café des rendez-vous ou ailleurs plusieurs collègues du trottoir, par choix. Lina, elle, les évitait. La Belle les respectait. Elle les écoutait. Elle suivait de près les associations de défense des droits des prostituées, dont celle fondée par Gisèle, la pasionaria du milieu.  Mais en dehors de quelques exceptions, on ne se gênait pas pour lui rappeler qu'elle n'était qu'une esclave. Les réseaux du Vieux étaient réputés pour ses filles classes, cultivées et jeunes. Voilà ce qu'on leur reprochait : elles débutaient tôt. Leurs besoins se limitaient aux fringues, bijoux, babioles et consommations diverses. Les proxénètes raflaient une grosse mise sur leurs dos. Leurs réseaux étaient verrouillés sur eux-mêmes. Bien huilés. C'était difficile à cerner et dérangeant pour celles qui oeuvraient depuis des lustres à la reconnaissance de leurs droits. Puis une connerie de ce style avait lieu. L'évidence tranchait : elles avaient des points communs. Aux mains des clients, peut importait le portefeuille s'il fallait sauver sa peau.

Contacter Léonore n’avait pas été une mince affaire. Son conducteur, un conciliant, s’était chargé de l’emmener. Le long du trajet, elle avait maintenu des mouchoirs sur l’hémorragie. Elle avait su puiser dans sa volonté un punch de sprinter pour ne pas s’évanouir. Le conducteur avait offert de l’accompagner dans l’antre de la harpie. Annabelle avait décliné d’office. Ah, la vanité du job. Elle avait déjà pu côtoyer Léonore dans des circonstances similaires. Elle l’avait affublée d’un surnom poétique pour farder une réalité plus tangente : le médecin de nos ombres. Puisque Léonore recevait les putes sans vraiment les soigner. Possédait-elle un atome de conscience ? Annabelle en doutait. Léonore était l’hybride d’un médecin et d’une maîtresse SM. Dans son cabinet en centre-ville de Solèse, elle ne consultait que trois heures par jour. Le reste de ses journées, elle le consacrait depuis dix ans au milieu qui la fascinait : les hommes d’affaires, les gangsters, les putes. Elle était leur généraliste attitrée en cas de coup dur. Surtout, elle s’était forgée parmi eux une réputation de discrétion. On lui rendait visite à n’importe quelle heure, on l’appelait pour tout, en particulier pour ce qui ne devait pas s’ébruiter. Son métier consistait alors à rassurer, à prescrire des antalgiques. Ou à fournir des produits moins communs. Ses patients n’exigeaient pas plus. Pour les filles, en cas de fracture, en cas de blessure grave, elle ricanait puis leur conseillait sans détour la prière : elle ne pouvait ni radiographier, ni plâtrer, ni utiliser un traitement qui pouvait se repérer. Elle savait recenser les lésions à l’aide d’un indice spécifique. Les cicatrices provoquaient des variations des cours. La valeur d’une esquintée baissait. Elle l’enfonçait bien, cette idée, dans les jolis crânes. Les filles se devaient d’être solides. Léonore prévoyait toujours deux chambres d’amis prêtes en cas de visites impromptues. Son mari du point de vue légal se hasardait chez elle pour boire le thé tous les six mois.

Après les points de suture, la mégère l'avait invitée à se reposer chez elle. La jeune femme avait fermé la salle de bains à clé pour oser se changer. La situation de sa blessure lui avait heureusement épargné de se déshabiller pendant son examen. Le jour venu, le médecin avait renouvelé le pansement. Plus pour dissimuler que par besoin thérapeutique. Annabelle venait de se dépêtrer de ses pattes. Elle remisa son miroir de poche dans son sac, palpa son fétiche dans la poste de sa veste. Un an en arrière, elle aurait filé chez le Vieux. N'aurait rien réclamé. La donne avait changé. Elle savait comment négocier. Avec qui et avec quels appuis. Elle tissait un clan depuis des mois à ces fins. La solidarité. Pendant que le Vieux, désenchanté, perdait son influence sur Mark à cause d'une fille qu'il n'avait pas agréée, le clan, lui, se renforçait. Elle prévoyait qu'ils seraient chez Mark pour le café. Victoire et Cassandre n'avaient pas bossé. Fabrice s'incrustait tous les matins. Ce fut lui qui lui ouvrit. Elle se précipita dans le salon. Ils étaient autour de la table côté salle à manger, tournés vers la baie vitrée. La Belle tâta sa compresse, respira à fond, releva le menton, se concentra sur une sculpture derrière le propriétaire des lieux.

Annabelle : Je m’excuse de vous déranger. J’ai eu un souci.

Mark : C’est à Yves de gérer tes soucis.

Annabelle : Il ne voudra pas m’écouter. J’ai la moitié de l’oreille en moins, j’ai passé la nuit chez ce ténia de médecin. Je veux une compensation…

Mark : Tu connais les aléas de ton travail.

Cassandre : Assieds-toi, Annabelle. Victoire va te faire un café.

La Belle obtempéra. L’Énervée déserta sans un mot.

Annabelle : Je veux des dédommagements.

Mark : Et alors ?

Annabelle : On me dédommage pour ce truc, mon oreille. Sinon, on ne compte plus sur moi. Pour rien. Qu’est-ce que tu proposes ?

Elle assaisonnait son speech avec du silence. Elle contrôlait ainsi les injures, une moisson dans sa tête, devant le flegme de Mark. Toujours si amical. Toujours distant en tout.

Mark : Je ne décide pas. Mais la porte reste ouverte.

Annabelle : Je suis là depuis le début. Je sais des choses 

L’irritation l'empourprait, elle biaisait d’une note, livrait sa préméditation. 

Mark : Voyons, jeune fille. Pense à Lina.

Cassandre : Voilà une déclaration digne du maître de la fosse à ordures.

Mark : Le sujet ne te concerne pas, Cassandre.

L’Énervée se marra. Plaça un expresso supplémentaire sur la nappe.

Cassandre : Camarades prostituées, la grève arrive. Laquelle de nous, ici présentes, voudra continuer à bosser ? Moi, en tout cas, je suis pas sûre. 

Mark : Tais-toi, Cassandre.

Cassandre : Pauvre chéri, la crise sociale gronde et tu ne sais pas jouer au mac. Ce n’est pas ton domaine, c’est celui d’Yves.

Elle pouffait. Lui ne bougeait pas. Il la regardait.

Mark : N’insiste pas.

Cassandre : Je ne peux pas m’en empêcher. On doit avoir des petites compensations dans certains cas. Si tu ne le comprends pas, t’es pas doué pour ce genre d’affaires. Mes revendications restent les mêmes. Patron.

Un entracte affecta de se prolonger. L’Énervée toussa dans sa caféine.

Mark : Je veux te voir une minute, Cassandre.

Ils se levèrent de table, filèrent dans l’alcôve de la bibliothèque. Il la hissa sur le guéridon.

Mark : Qu’est-ce que tu cherches ? Tu me défies ?

Cassandre : J’ai des opinions. Figure-toi.

Mark : Et une façon de les exprimer, c’est entendu. Si tu estimes qu’Annabelle mérite une prime… Une indemnité, disons…

Elle repéra son humeur à ses yeux. Les jades s’éclaircissaient, l’autorité se fissurait.

Cassandre : Ce serait logique. En tout cas.

Mark : Bon. Très bien.

Il se déridait enfin, agrippait sa main. 

Cassandre : On ne se moque pas de la vindicte populaire, monsieur.

Elle lui tira la langue.

Mark : On me suit, mademoiselle.

Elle glissa sur le sol. Ils reculèrent. L’Énervée conversait avec la Belle à voix très basse, elle sursauta. 

Mark : Combien veux-tu, Annabelle ?

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