Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

L'énervée se concentrait

L’Énervée se concentrait sur les paupières. Collait le trait d’eye-liner, ni trop fin, ni trop gros.

Victoire : T’as pas à te mêler de ça ! Nous, on s’en charge ! Lina sur Fabrice, la Belle sur le Vieux, c’est du tout cuit !

Cassandre : J’ai pas à m’en mêler.

Avec sa robe noire ultracourte, une communion entre lycra et dentelle, sa lingerie ostensible, guêpière rosée, bas couture, elle revêtait un folklore. Caprice sexuel réglementaire.

Victoire : Ouais le matos est pas mal… Il va quand même te voir venir avec tes escarpins.

Sa lèvre supérieure se pinçait entre ses dents. Elle étalait les poussières de blush. 

Cassandre : Je veux m’en mêler.

Victoire : Il est question de filles, là. Du business du Vieux. Et toi, t’es peut-être avec Mark, mais t’es qu’une bleue…

Elle peinait. Tirait la langue pour mieux souligner le liseré, élaborait un accord inédit. Le minois de la Poupée était lumineux, sensuel.

Victoire : Je vais plus te le répéter : moi, je suis pas comme toi, je suis incapable de faire un truc dans le vent. Tout le monde n’est pas du même bois. Du bois des oiseaux rares.

Son amie ne fixait que son double dans la glace. Engloutie par la mire. L’arme finale était pulpeuse, sanguine, une bouche…

Victoire : Par-fai-te.

Cassandre : Pourtant… C’est toi qu’a commencé… 

Victoire : Même si je sens que ça va foirer… Une pincée de remontant ?

Cassandre : Vas-y, fouille.

Elle désigna sa trousse à maquillage sur une desserte de la salle de bains. L’Énervée l’entrebâilla. Avisa le sachet, la miniature de hachette, le miroir, chacun dans sa poche spécifique. Sa Poupée prévoyait tout, jusqu’à des pailles quasi aseptisées piquées au troquet du coin puis coupées avec des ciseaux dans le format idéal. Une maniaque.

Victoire : Faudrait que tu te fasses soigner… ça va pas ?

Son amie se penchait soudain, résistait à une violente nausée.

Cassandre : Il en a horreur, lui.

Elle se sentait faible. Désespérée par ce qu’elle osait préméditer. Les émeraudes se promenaient sur elle sans répit. 

Cassandre : Tant pis, je m’en fous, file moi ça.

Victoire : Faut que j’aille me changer, t’en gardes au chaud, Poupée.

 

Elle parfumait ses poignets pour la centième fois. Papillonnait, dévissait ses escarpins trop hauts. Les revissait, grandissait de dix centimètres. Elle finit par rejoindre l’Énervée dans la salle à manger. Elle chantonna. Le lunch était prêt, magnums de brut dans des seaux, des petits fours, des fruits de mer…

Victoire : ça y est, tu m’as déteint dessus, je suis dingo.

Cassandre : T’aurais fait une super maîtresse de maison.

Victoire : Eh, mon job, c’est maîtresse tout court, mais ouais ça met direct dans l’ambiance. Bon, ce soir je me farcis le Chauffeur. Mais avant, je bouffe.

Elle balaya un pli sur sa jupe.

Cassandre : Quoi ? Tu te farcis… ? C’est pas Lina… ?

Victoire : Oh, lui et moi, on est branché sur le même trip, je mets toutes les chances de notre côté… Bon, j’ai bien envie de nous ramener des ecstas ou de quoi sniffer gratos.

Cassandre : À côté de toi, ta Traci Lords[1], c’est une effarouchée.

Victoire : À côté de toi, moi, je suis une p’tite joueuse.

Les halogènes diffusaient des faisceaux cuivrés dans le salon. Les cordes des guitares giflaient la platine. La batterie scandait les mesures. Les filles dansaient avec leurs verres en guise de cavaliers. Dans le hall, Fabrice loucha sur Mark. On ne les avait pas entendus. Ils passèrent dans la pièce. Les notes écopèrent aussitôt d’une sourdine. Victoire remplit des flûtes. La Poupée monopolisa le coin du bar.

Victoire : Eh bien. Bienvenue chez toi, Master.

La Poupée attaquait les réjouissances. Subtilisait de l’alcool pour en offrir à sa cible. Se plaquait sans détour contre lui. Le haut de sa cuisse commençait à se dénuder en douceur.

Victoire : Messieurs, je vous présente mademoiselle Cassandre. L’innovation, c’est qu’elle tient sur ses talons aiguilles. 

On s’appuyait contre le torse du propriétaire des lieux. On la lynchait du regard. L’Énervée logea du champ’ dans la main gauche du Chauffeur. Remâcha un préliminaire de déprime. Elle radotait. La phrase dans le journal intime. S’acheter une conscience… C’était trop tard, pour elle. Pour Cassandre.

Elle l'embarquait par le col. Se juchait sur ses genoux. Le harcelait avec ses papouilles. L’Énervée en aurait vomi son saumon. Elle distrayait le Chauffeur. Le nourrissait, buvait son mousseux. La comédie, comme souvent. Avec de la répugnance en plus cette fois. À cause des paluches sur elle. Des pincements pas discrets sur ses fesses. À cause des fruits de mer. À cause de la Poupée qui revendiquait son Master. À cause de lui justement, Mark. Elle avait bien calculé son faciès d’arrogant, son triomphe. Il avait planifié la mascarade depuis longtemps. Ils s’embrassaient façon ventouse. Et Victoire contenait son dégoût. C’était assez. Elle appâta le Chauffeur. Le persuada sans conviction, pas la peine. Le larbin aurait bradé tout son stock de cocaïne pour elle. Mark se déterra des seins de la Poupée pour les raccompagner. L’Énervée suffoquait. Un malaise, toujours, la garrottait. Elle se figea devant le palier, visa Mark.

Victoire : Chouette, les barbouilles sur ton bec. Elle est encore plus pute que tu voulais, hein ?

Il se taisait. Ses crocs se dévoilaient même. Pas de complexe.

Victoire : Remarque, elle est à ton image.

Elle réfléchissait. Sans les percer à jour. Master haussait les épaules :

« Bonsoir, Victoire. »

La porte se scella derrière l’Énervée et le Chauffeur.

 

Il rebroussa chemin. Ne vit d’abord personne. Elle s’arracha à ses coussins. Des mirages plein le cerveau. Sous le tissu, une guêpière ondulait. Tournoyait un peu en rythme. Il interrompit la lecture du CD, la mélodie succomba. Devant l’excentricité, elle se stabilisa.

Mark : Nous allons parler. Assieds-toi.

Les billes marron s’étirèrent vers les tempes. L’interrogèrent. Elle obtempéra. Croisa haut les jambes. Indécente. Rayonnante. Il regarda ailleurs un moment.

Mark : Donc, que veux-tu me demander ?

Avec l’adresse d’une courtisane, elle ne rajustait pas sa tenue. La dentelle des bas débordait, fait exprès. Elle s’éclaircissait la gorge. Pour son exposé.

Mark : Arrange ta robe. S’il te plaît.

Le cou, le menton fuguaient en arrière. Elle le raillait, elle exhibait sa poitrine à travers le lycra. Elle n’obéissait pas.

Cassandre : J’ai entendu dire que le Vi… Yves veut recruter une fille. Dans ce cas-là, ce n’est pas du tout une bonne idée.

Elle pêchait du culot dans l’alcool. En mémoire de sa rencontre avec lui dans un couloir. Pour conjurer des écueils potentiels. Pour qu’une autre conne ne se fasse pas avoir aussi. Il inspectait son manège. La bouche ourlée sur le cristal. Il hésitait. Et la perspective de tester encore un jeu l’obsédait trop. Avec le sentiment de dépendance, récurrent. Il se devait de se détacher d’elle. Il fallait qu’elle finisse par lui déplaire. Par le rebuter.

Mark : La sœur de Lina ?

Cassandre : C’est elle. Elle n’ira pas du tout, de toute façon.

Mark : Elle est aussi belle que sa sœur.

Cassandre : Elle ? Elle est plus bavarde que Lina.

Mark : Et toi, tu n’es pas bavarde ?

Cassandre : Daphné ne tiendra pas ce job. Crois-moi.

Mark : Donc tu ne veux pas que Yves la recrute. C’est bien ça ?

Elle interpréta tout un accablement. Très convaincante.

Cassandre : J’aurais trop peur qu’elle soit pour toi.

La mousse glissa dans sa trachée. Les bulles coulaient suaves comme une trêve.

Mark : Tu veux que je demande à Yves de ne pas la recruter ?

 

L’Énervée larguait les amarres. Et sa torpeur ne diluait rien de l’étrangeté, de l’impression :

« J’ai dû louper un épisode. Ou un détail. »

Le Chauffeur ronflait près d’elle. Le hennissement la réveilla vraiment. La Blonde se coltinait ce mec depuis quelque temps. Elle arrivait à dormir quand elle était avec lui ? La face de son beau-père rejaillit de l’éther. Encore un spleen. Et Victoire se noyait dans du whisky. Le coup de la Poupée, c’était absurde. Agir pour impressionner Mark et lui… Comment pouvait-elle croire qu’ils étaient amoureux ? C’était ragoûtant, amer. Ils étaient… Elle grommela pour elle seule :

« Cinglés, autant l’un que l’autre. »

 

Elle le dévisageait. Lui, il se taisait. Elle en avait marre d’anticiper sur ses mystères. La curiosité la tirait peu à peu des griffes des psychotropes, du champagne. En définitive, le maître des lieux entama l’élocution.

Mark : Bon. Je te donne ma parole qu'Yves ne s’intéressera plus à cette fille.

Elle souriait. Elle se dressait. Elle s’étirait, encore féline. Sa robe toujours coquine sur ses bas bien visibles. Ses hanches se balançaient.

Mark : Mais puisqu’on parle de Yves, en échange, je te demande un service. Il va falloir que tu m’aides, Cassandre.

Alors elle retourna à son siège. Elle avait reconnu l’ordre. Rien ne changeait. La rancune l’effleura. S’estompa dans l’indifférence. Il fallait continuer.

Cassandre : Tu me dis que je n’ai pas le choix, là.

Mark : Tu n’as pas le choix. Si tu veux aller au bout de ton idée.

Elle ajusta sa tenue. La dentelle des bas disparut. Elle attrapa un briquet, une longue. Le tabac s’embrasa.

Mark : Et je te connais. Tu vas aller au bout de ton idée.

Entre deux nuées, elle se brisait le cœur sur les jades. Parce que rien d’autre n’avait d’importance. Que ce que lui voyait en elle.

Mark : Tu n’es pas comme les autres.

 

 

[1] Il était une fois une actrice de porno. Née en 1968, elle débuta sa fructueuse carrière dès 1983. Ben oui, la demoiselle était mineure. D’où scandale, à la découverte de son âge par la police en 1986… Reconvertie, elle a publié ses mémoires (source : Le cinéma X- Édition la Musardine – sous la direction de Jacques Zimmer)

 

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0

Commenter cet article