Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

L'Enervée balbutiait

L’Énervée balbutiait des insultes. Tétait son houblon. Le suicide d’une actrice de X [1] la titillait. Serait-elle un jour aussi excessive ? Non, l’extrême faiblesse ne l’interpellait pas. L’égocentrisme, se croire unique non plus. La batterie tapait non-stop, la guitare répétait ses mesures. L’album contenait un instrumental ? L’Énervée vérifia sur la pochette, sa durée : huit minutes ! Du pur sadisme pour ses oreilles. Les rythmes se modifiaient parfois, ô bonheur. Elle ne pouvait pas interrompre le morceau. Elle risquait d’entendre… Tant pis, quitte à s’étiqueter parmi tous les intervenants du grand jeu cosmique, entre vainqueur et vaincu, elle collaborerait toujours avec les dominants. Il le fallait, pour elle, pour sa survie, pour l’argent. Ses traits d’icône s’effilaient. Ses remords se sabordaient.

« Il vaut mieux être pour l’ordre des plus forts et contre la justice des plus faibles. D’façon, pour une actrice de porno qui se tire sa neuf millimètres ou qui se tape une dose mortelle, y’a cent minettes qui sont devant la caméra… Le commerce tourne et nous, on fait ce qu’on a à faire. Ainsi va la vie »…

Un hurleur aboya à ses tympans, ouf une voix :

« Blood will follow blood… »

Elle farfouilla dans sa musette. Aucune trace de capsule, plus de poudre, aucun vestige. Elle se replia sur une autre bière. Les miroirs revêtaient chaque pan de mur dans ce carré. Impossible de leur échapper. Elle les avait ignorés, ils finissaient quand même par s’enrouler autour d’elle. Elle étudia son profil gauche, puis le droit, son nez cassé, perturbée. Elle était là, dans une image d’exilée, délavée par la fumée, Victoire. Un solo de guitare fulmina. Le batteur flagellait ses percussions, le chanteur régurgitait ses tripes. L’Énervée s’attaqua à une utopie, celui d’une société sans aucun ordre à recevoir, sans façade d’intérêt, une société sans pognon… Oups, un mirage pareil ne lui appartenait pas. Il était plutôt dans les cordes de mademoiselle.

L’Énervée redouta de s’en aller. Elle différa le moment. Un stress aussi, toujours. Cassandre devant sa fuite, le dosage de stupeur dans ce genre de SOS aphone. Cet air la télescopait… Que faire ? Le CD allait achever de matraquer ses notes d’insurrection. Les mousses mériteraient bientôt le rang de relique. La flegmatique bakélite débordait de mégots. Elle devait sortir. Le silence du couloir s’immisça par les fibres de son épiderme. Jusque dans sa moelle épinière. Elle était immobile. Elle sursauta.

Mark : Il me semble que tu devais être son ombre ?

Victoire : Mais je le fais, Master, je suis son ombre, je la quitte pas…

Mark :… Sauf quand elle voit ce… serveur. À moins, bien entendu, que tu ne la protèges intentionnellement ?

Victoire : Pas du tout ! Je ne suis au courant de rien d’autre, sans blague !

Mark : Que vaut la parole d’une pute, Victoire ? Je veux que tu me dises qui est ce serveur.

L’Énervée remua le menton, nerveuse. Le tracas lui serinait de se modérer. Pour le moment, un bon coup de compromis déblaierait les tensions.

Victoire : Je sais rien de plus, je te jure.

Mark : Si tu ne sais rien, renseigne-toi.

Victoire : Où est-elle ?

Il lui désigna l’autre bout du couloir. Elle s’élança. Entra dans la chambre. Une répulsion la déséquilibra. Recroquevillée sur la moquette, sa Poupée était devenue une marionnette démantibulée. Toute cassée. Les manches en lambeaux de son chemisier pendaient, absorbaient des coupures sur ses bras. Un coup de chaussure dans l’abdomen la déplaça. Elle geignit. Mark avait accompagné Victoire. L’Énervée comprima sa Poupée contre elle.

Victoire : Eh, elle a besoin d’un médecin, je crois.

Sa colère s’aiguisait. Elle la refoula, elle lui était inutile. La tactique de docilité serait plus productive. Même si elle voulait dilapider jusqu’à sa dernière liasse de cash pour une occasion de trucider ce barbare...

Victoire : S’il te plaît, Master, je vais m’en occuper.

Au fond d’elle, elle ruminait des inventions de psychopathe : lacérer le sadique au coutelas, l’éventrer, l’émasculer… Des techniques de torture bourgeonnaient dans son cerveau. 

Mark : Je compte sur toi, Victoire.

L’Énervée acquiesça. Constata avec soulagement qu’il s’éclipsait. Le jour se tarissait dans une salve ultime de lumière rosée. L’Énervée se frotta les narines. Avec ses fragments de vase, ses rideaux démis, la pièce tenait du champ de bataille. Quant à la Poupée, elle émergeait de son coma, claquait des molaires. Ses hématomes sur elle, ses traînées de sang sur ses habits, ne présageaient rien de bon. Et sa nuque semblait coincée.

Victoire : C’est fini maintenant, bouge pas trop, j’espère que t’as pas de fractures… 

Inlassable, comme on chante une berceuse à un bébé, elle démarra un leitmotiv :

« Ne pleure pas, c’est fini… »

L’impuissance, c’était une notion sans envergure. Un baratin. La lâcheté n’existait pas non plus. Il n’y avait qu’elle, Victoire, pour tolérer la domination, la dépendance. Le cafard toquait dans son crâne : comment agir ? Comment s’interposer ? Comment garder le contrôle ? Les mecs, c’étaient eux les responsables, eux les coupables. Eux qui concevaient le marché, eux qui les assimilaient à des objets. Tous, sans restriction. À cause de leur obsession de supériorité, de leurs pulsions, de leurs fantasmes. Qu’ils la répugnaient, ces erreurs du cosmos.

Victoire : Poupée, pleure plus, c’est fini…

Aucune issue n’était valable. L’Énervée résolut de ne jamais se résigner, de commander aux évènements pour ne plus les subir. Pour ne pas souffrir, il fallait faire souffrir. Tirer les ficelles pour se prémunir. Elle clouait le cercueil de son amour propre. Des spasmes détraquaient sa Poupée.

Victoire : Chérie, viens, je vais te faire couler un bain, je vais appeler Léonore, viens… Essaie de te lever, ma chérie, fais un effort…

Un miaulement rauque la rassura. Les paupières se soulevaient.

Cassandre : À quoi ça sert de faire un effort ? 

Son amie l’étreignait.

Victoire : Comme si moi, je le savais ! Dis, t’as pas froid ? En tout cas, vous avez foutu un beau bordel ici. C’est toi qu’a cassé le vase ?

 

[1] Megan Leigh et plus tard, Savannah

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