Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

L'Enervée avait gagné

L’Énervée avait gagné un séjour dehors. Mais elle préféra se cacher dans le petit salon, à l’autre bout de l’appartement. Elle se pelotonna dans les coussins. Fuma. Logea un disque sur la platine, un des albums de Cassandre, au hasard. Elle ne voulait rien savoir de ce qui se tramait. Thrash metal, rien de tel. Le chanteur pilonnait avec ses chœurs après l’intro à la guitare :

« Battery… [1]»

Quelque chose, une malice, lui soufflait d’aller jeter un coup d’œil. Elle ne pouvait pas. Elle craignait les fureurs de Master. Les résidus de tabac dégringolaient dans un cendrier. Un grand format en bakélite, rapatrié d’un bar par Cassandre. Il siégeait près des banquettes sur son étagère. Son kitch contrastait avec les nuances ivoire des alentours. Elle le côtoyait parfois. Elle l’affectionnait. Elle s’aperçut à temps qu’elle était en passe de flamber sa clope par le filtre. Elle permuta la blonde, actionna son briquet. Sa lâcheté, ce laisser-faire lui apparut un peu coupable. Elle ne pouvait pas se métamorphoser. Une nature ne se corrige pas si facilement. Elle déplora la pénurie d’alcool digne de ce nom dans son repaire. Elle aurait volontiers entamé un vingt ans d’âge. Elle n’avait que ses bières pour picoler. Et Metallica assenait :

« Master – master – master of puppets  I’m pulling your strings.»

 

Il ne se contenait plus. Elle prétendit un temps à l’indignation, elle se disculpa, elle nia ce dont il était certain. Elle le supplia même, répéta ses excuses. Il ne la croyait pas. Les commotions, la fierté scandèrent une série de révolte. Elle répudiait ce cirque, elle se débattait, saisissait des rideaux, brisait n’importe quel objet. Se cabrait, de toutes ses forces. Une bouteille s’écrasa dans le couloir. Un vase vola dans la chambre. Il s’empara d’elle, la traîna par les poignets. Martela sa vengeance, anéantit son humiliation.

Elle se maudissait. Chaque cellule de son corps explosait, s’éparpillait autour de lui, fusait dans un seul cri de haine, son propre cri. Le cri se fendait, charriait son espoir, un espoir envers et contre lui, son bourreau. Elle n’aspirait qu’à ce jour, qui le bafouerait, ce jour où il cracherait sous la torture comme elle crachait alors, ce jour où lui aussi, il supplierait, il gémirait, ce jour où il baverait des excuses, où il pleurerait. Ce jour où elle le verrait crever…[2] Elle décuplait encore la bestialité du tortionnaire. L’espoir dégénérait, les chocs résonnaient, la rébellion se heurtait à un malaise. Elle perdait connaissance, et les promesses déferlaient toujours depuis sa bouche :

« Je te rendrai ça, je te tuerai, tu vas crever… »

Une convulsion se précisa. Elle plia bagage. Se barricada dans son évanouissement.

 

 

[1] L’album d’anthologie de METALLICA : Master of Puppets 1986 (PolyGram Music Publishing Ltd)

[2] À qui de droit : toujours d'actualité ?

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0

Commenter cet article