Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

L'encens brûlait.

L’encens brûlait. Pavoisait dans les quatre angles de la bibliothèque. Des bougies constellaient le guéridon au centre. Allongeaient les contours des meubles. Les rideaux clos bâillonnaient le soleil. Les lampes s’étaient éteintes pour feutrer l’ambiance, une chimère. Elle se barricadait sur un fauteuil, dans un nid, brouillard et flammèches. Elle fumait parfois. Écrasaient les mégots. Elle avait froid. Mal au crâne. Mal au ventre. Les genoux repliés sous son menton, elle se cramponnait à ses orteils nus. Ses paupières s’affaissaient. Elle rêvait éveillée. L’odeur d’encens refluait. Les chandelles s’éreintaient. La cire suintait sur l’argent. Peu à peu, elle domestiquait un tempo dans ses artères, le flux de son sang. Il ouvrit les rideaux en grand. Souffla sur les bougies. Il s’agenouilla contre elle. Détendit les articulations des phalanges, l’une après l’autre. Les réchauffa entre ses paumes.

Mark : Tu t’enfermes dans ta tête. Comme une enfant.

Les yeux se descellaient. La bouche grondait.

Cassandre : Toi, tu ne me touches pas.

Elle se dégagea de son siège. Ajusta son chemisier, son blue-jean. Se fixa plus loin sur une chaise. Expira toute son amertume, sa fatigue. Il préleva une blonde dans son paquet à elle. L’enflamma.

Mark : Comment s’est passée ta nuit ?

Cassandre : Il est sympa, ton pote. Mentalement, pour les idées, ça se situe entre le croquemitaine et le SS.

Les plantes de ses pieds s’enfouirent dans la laine du tapis. Ses coudes se piquèrent sur le guéridon. Elle se massa les tempes, trop malmenées.

Mark : Et puis ?

Cassandre : Pour parler, il parle. Tu devrais carrément penser à faire un film. Enfin, j’ai tout, j’ai tout noté.

L’encens envahissait toujours ses narines. Elle se leva. Tendit les feuilles, des fiches en cartons, ce qu’elle avait retenu. Comme elle rendait une copie en géographie. Avec un peu de suspicion. Il lut une ligne. Remisa la liste dans un coin. Elle replaçait ses anglaises derrière les lobes de ses oreilles. Soulagée. C’était fait. Elle s’était débarrassée de l’essentiel.

Mark : Ton salaire.

Il désigna le bar là-bas, à l’autre bout du salon. Elle devina l’enveloppe, un tas sur le merisier.

Cassandre : Et de ta part, pour Daphné ?

Mark : Je n’ai qu’une parole.

D’une bouffée à l’autre, la nicotine l’écœurait. Il l’abandonna dans un cendrier.

Cassandre : Et je suis quoi, moi ? Différente des autres ? Un prêt, un cadeau pour tes amis ? Avec des confidences à la clé ?

Elle rosissait sous la coupe d’une impatience. D’une témérité.

Mark : Tu es très éloquente, prêt, cadeau…

Cassandre : Tu comptes faire quoi ? Me prêter souvent ?

Mark : Je veux que tu sois mon employée. Exclusivement. Est-ce que je réponds à ta question ?

Elle bondit.

Mark : Tu vas cesser de travailler pour Yves, tu vas travailler pour moi. Et uniquement dans des cas précis.

Elle vint se camper devant lui. Les prunelles noircissaient encore, s’effilaient.

Cassandre : Je jette l’éponge ! Tu me dégoûtes ! C’est trop te demander de te montrer normal ! OK, je me barre d’ici !

Mark : Mais voyons. Tu n’es pas sérieuse, petite.

Cassandre : Ah, si ! Garde ton putain de fric, tes sales enveloppes, moi, je lâche tout. Ton pote le Vieux, toi…

Et elle voulut joindre sur-le-champ le geste à la parole. Sans un regard en arrière. Puisque jusque-là, elle avait toujours tout choisi. Elle se dépêcha d’atteindre ses bottines, planquées contre un sofa, enfila des chaussettes. Le maître des lieux dévoila ses incisives très blanches.

Mark : Tu ne lâcheras rien. Tu n’iras nulle part. Tu ne comprends pas, tu n’as pas d’amis. Personne. Que moi.

Cassandre : Quoi ? Toi, tu es mon patron, les filles sont mes collègues, t’es rien pour moi, pas même mon mec, et je m’en fous si j’ai pas d’amis, d’accord ?

Elle ne flancha pas, noua ses lacets, se dressa.

Mark : Réfléchis. Un instant. Comment réagirait ta famille si elle apprenait ton penchant pour la cocaïne ? Si tes parents reçoivent des nouvelles de toi, des photos ? Ou plus aucune nouvelle du tout ? Rends-toi compte de la douleur que tu leur infligerais… Que feraient-ils ? Je dois être plus clair ?

La fille généralisait des tressaillements. Il faucha son poignet. Le tordit, le broya. Elle psalmodia presque, un écueil de fierté. Elle était déjà vaincue et elle le savait.

Cassandre : Mais sois plus clair, je t’en prie…

Elle se mordit la langue, ragea. À cause de la pression sur son scaphoïde.

Mark : Tu pars, tu bouges, tu respires, uniquement si je le décide. Et quand je le décide.

Elle voyait son mépris déversé sur elle, sur ses jours, sur sa vie. Et elle refusait. Elle ne serait jamais un pantin pour lui, un jouet égaré au milieu d’une collection.

Cassandre : Ben voyons… Alors il va falloir y mettre le prix.

Le carnassier se contentait de la victoire aisée. La libérait. Elle, elle cherchait une échelle de valeurs, une solution, elle spéculait, accepter, se taire, s’en aller ? Une ténacité l’inondait. Non, il fallait essayer, malgré tout. 

Mark : L’argent, tu l’auras. Mais ce n’est absolument pas à toi de décider du reste.

Elle l’attrapa par la manche.

Cassandre : Dis-moi, c’est quoi ces photos ?

Mark : Devine.

Elle était aussi crayeuse que ses rails. Elle n’osait pas deviner. L’hostilité se mua en provocation, palpable.

Cassandre : Je m’en fous, j’attendrai… Mais à la première occasion, je me casse et…

… Le choc tança la phrase. La gifle retentit, un point final à tout dialogue. Et lui, il additionnait des coups de poing à ses arguments.

 

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