Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

L'écrin de verdure

Riex, faubourg de Solèse — L’écrin de verdure s’abreuvait à l’ondée. Les parasols étaient relégués dans une remise, avec les toits des tonnelles. On avait couvert la piscine. Au centre de son parc, la villa déployait ses mètres carrés habitables. Ses lignes simplissimes, ses enceintes avec leurs poutres, sa structure calculée d’ouvrage d’architecte. À l’intérieur, l’austérité du mobilier n’effaçait pas son luxe. Une décoratrice bien rémunérée avait capté l’essence du lieu. L’espace, les canapés revêtus de lin comme les rideaux, les tentures rustiques, le hêtre de la moindre tablette, tout illustrait la sobriété du propriétaire. Aucun bibelot n’encombrait le salon.

Hormis un bouddha de bronze, un émigré d’origine thaïlandaise. En tailleur sur le granit de la cheminée ronde, il méditait pour toujours, la lippe pincée entre ses fossettes, les paupières presque closes par l’extase, avec un chignon bien haut sur le sommet de la tête. L’homme au crâne rasé poursuivait une conversation au téléphone. À travers la baie vitrée, il identifiait les haies d’aubépines, l’asphalte du chemin. Les banlieues vertes et bourgeoises de Solèse se tapissaient sous les ténèbres des stratus. 

 

Cassandre : C’est la baraque d’une de tes copines ?

Elle admirait la propriété au creux des feuillages. Érables et chênes si proches du centre-ville.

Sven : Ne casse rien, ma puce.

Un majordome grassouillet les invitait à entrer. Dimitri dévalait des escaliers, les rejoignait dans le couloir.

Cassandre : Oh.

Elle plaqua ses coudes contre son bassin. Ses prunelles aux noyaux marrons s'écarquillèrent. Ses courbatures aux cervicales renaissaient. Les douleurs, les ecchymoses, les incisions s’aiguisaient sur sa chair.

Sven : Tu ne t’imagines pas… ?

Cassandre : Mais vous faites exactement ce que vous voulez, mon pote…

Les prémices d’une grimace l’obligèrent à baisser le front. La minerve l’entravait. Elle devait s’empêcher de pouffer. Sa trachée aussi endurait mal la contrainte.

Sven : Bon, écoute : c’est toi que ce monsieur veut voir !

Il glissa sa carte entre les phalanges de son amie.

Sven : Je dois m’en aller. Appelle-moi, ma puce.

Il emmaillota la puce d’un biceps. L’embrassa sur les deux bajoues, smack.

Sven : Ne t’inquiète pas.

Dimitri : Merci, Sven.

Sven : Sans problème, c’était avec grand plaisir.

Il décampa avec le majordome sur les talons.

Cassandre : J’ai besoin de repos, moi. Je ne savais pas que vous vous connaissiez.

Dimitri : Sven connaît tout le monde. Et tout le monde le connaît.

Il la dirigeait vers un living-room.

Cassandre : Oh.

La faible densité de meubles la désorienta un peu. Elle avait pris l’habitude à des décos plus clinquantes. Plus snobs. Ici, l’âtre rond était chic. Le bouddha, avec ses ciselures, sa bouille sereine, son étrange couette pour toute coiffure, l’amadouait. Pourtant, en général, elle abhorrait le bronze. Ou le craignait.

Dimitri : Je suis hétérosexuel. J’ai simplement demandé à Sven s’il pouvait s’assurer… Que tu vas bien.

Cassandre : Y’a pas à s’inquiéter.

Elle ne se séparait pas de son perf’. La lassitude la glaçait. À nouveau, la honte devant les autres, celle de s’exhiber l’obligeait à différer. Elle haïssait cette minerve pesante. Qui ne laissait aucune place au doute. 

Dimitri : Allons près de la cheminée.

Il précéda son invitée d’un pas. S’installa dans un angle.

Cassandre : Pourquoi tu veux de mes nouvelles ? 

Elle se coula dans un sofa. Repéra un cendrier. Tarda à s’en emparer. Les bandages descendaient très bas sur ses poignets.

Dimitri : J’ai mes raisons. Je te prépare un thé ?

Il traqua son regard. Aperçut l’objet de sa convoitise, lui tendit. Elle hésita encore. Embrasa une 100'S.

Cassandre : Oui, je veux bien.

Elle resta seule un moment. Avec ses plaies. Avec l’étau autour de son cou. Les débris dans la chair de ses bras lorsqu’elle s’était défendue. Plus que toute autre cicatrice, le souvenir de ces braillements, les siens, ils carillonnaient sa soif de vengeance :

« Je te tuerai, Mark… Un jour… »

Une table ovale se peupla d’une théière et de deux porcelaines flétries.

Cassandre : Elles sont jolies, tes tasses.

Dimitri : C’est un vieux cadeau.

Il lui servit une dose de liquide.

Dimitri : Alors ?

La jeune fille se brûla les papilles. Proféra sa sentence.

Cassandre : Il est délicieux.

L’homme au crâne rasé s’enfonça dans son fauteuil.

Dimitri : Je crois que tu peux enlever ton perfecto maintenant.

Cassandre : Après tout…

Elle était livide. Il inventoriait ses bandages apparents sous son pull, sa minerve. Il cherchait à deviner ce qu’il ne pouvait pas voir. Elle ranima sa cigarette.

Dimitri : Tu devrais te reposer et te soigner.

Il évitait de la détailler à présent. Il fallait limiter les dégâts, avait préconisé Annabelle. Pour lui, il s’agissait de loyauté.

Dimitri : Tu peux m’expliquer ?

La jeune fille sursauta. Se suspendit à sa nicotine. Elle suait sous sa minerve.

Cassandre : Il croit que je vois quelqu’un d’autre.

Dimitri : Et tu vois quelqu’un d’autre ?

Cassandre : ça, ça ne te regarde pas…

Elle malmena son mégot, l’écrasa. Dériva dans la vapeur de théine. Un fluide, une vulnérabilité, découlait de sa lenteur. L’homme au crâne rasé repensa au premier soir, au restaurant. Elle était toujours touchante. Ou troublante. 

Dimitri : Mark est… Réellement jaloux. En ce qui te concerne…

Il sirota ses arômes de Chine.

Dimitri : Mais tu es intelligente, tu le sais. Et si tu vois effectivement quelqu’un, tu es très discrète.  

Cassandre : T’oublies que Mark est tous les jours jaloux dans le vent.

C’était un bilan. Depuis quelque temps, elle chiffrait mal les mille et un esclandres pour des broutilles. En public, en privé, pour une robe trop courte, trop fendue, un rouge trop appuyé, une amabilité taxée d’équivoque, le compliment d’un passant, la prévenance d’un vendeur.

Dimitri : Il part, tu sais…

Cassandre :… Deux jours, je sais. Et alors ?

Dimitri : Alors… Je te laisse une journée pour qu’il n’ait plus du tout de motif pour être jaloux.

La fille faillit recracher son thé. Lâcha la céramique sur le hêtre. Son hôte lui déroba son paquet de longues, le tapota, en enleva une pour elle. Lui présenta côté tabac. Elle se jeta dessus.

Cassandre : Pourquoi tu te mêles de ça ?

Dimitri : Écoute-moi bien : je te donne un conseil, c’est tout.

Cassandre : Écoute-moi bien : je n’ai pas à me justifier devant toi. Mieux encore, je n’ai pas à me justifier du tout.

Elle avala une bouffée. La fumée l’encercla lorsqu’elle la libéra. L’homme au crâne rasé écouta, abasourdi. Il la scruta. Se dérida soudain. 

Dimitri : Tu n’as pas à te justifier, d’accord. On parle clairement ?

Cassandre : Allons-y, mon chou.

Dimitri : Je te demande une concession : tu as vu quelqu’un ?

Cassandre : C’est terminé. Mark est sûr que ça continue.

L’homme au crâne rasé lui sourit. Puis rétorqua :

« Mark est comme mon frère. Je refuse que la situation s’envenime. Pour vous deux. »

La jeune fille triturait encore le filtre de sa clope. Irrémédiablement consternée.

 

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0

Commenter cet article