Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

L'automne

L’automne s’établit sur la ville, flamboya. À l’époque, Saint-André se développait au ralenti. Une ferme, un îlot du passé, émergeait par endroits. La périphérie amassait les grandes surfaces. Dans le centre, on préférait s’entasser le long des canaux et face au lac, contre les hectares de pelouse. Les montagnes cernaient les horizons. Les eaux alpines se couchaient au creux de la plaine. Les voiliers croisaient les barques, s’acoquinaient près des rivages avec les pédalos, les baigneurs. Autour, en l’honneur de chaque saison, des variétés de fleurs foisonnaient dans les jardins. Au-dessus des pavés, maintes traces d’histoire, des épisodes artistiques, des noms illustres ressuscitaient à coup de plaques. En chaque parcelle des anciens quartiers jusqu’aux cœurs des squares, de la basilique jusqu’au château sur leurs crêts, le romantisme, l’héroïsme s’étaient gravés. La zone des canaux, les pourtours du lac, se dédiait au tourisme. Les restaurants se disputaient les emplacements, les appareils photo flashaient à point nommé, qui les grèves bétonnées baptisées plages, qui la vieille prison sur le canal, qui les édifices, qui les arcades, qui le typique pont des Amours. 

La localité vieillissait, se vidait selon la période de l’année. Les étudiants la réanimaient alors, dépensaient leur jeunesse dans les rues piétonnes, les centres commerciaux.

Les deux copines déambulaient aussi. Victoire déboursait pour tout, toujours, verres, cafés, gadgets. Au milieu des breloques d’une échoppe, Cassandre hochait sa bouille.

Victoire : Ce sera génial, tu verras.

Cassandre : Je sais pas si mes parents seront d’accord…

Victoire : Mais si, ils seront d’accord. Et même ?

Cassandre  : Je suis pas sûre…

Victoire : Mais bouge-toi le train, c’est pas comme ça qu’on s’éclate dans la vie !

Elle gratifia l’autre d’une œillade. Objectif du jour : soigner la timidité de sa copine.

Cassandre : Je viendrai, OK.

Victoire : Tu vas voir, on va rigoler.

Et elle le pensait réellement.

 

D’heure en heure, un parterre de jeunes gens BCBG se muait en réunion d’alcooliques. Des joints circulaient. Deux ou trois rabat-joie s’éclipsaient. Victoire profitait de la soirée avec modération. Elle s’occupait à jauger l’autre fille. Cassandre supportait bien la beuverie. Elle chahutait, dansait, fredonnait. Et ne s’arrêtait pas aux regards masculins sur ses basques.

Victoire : Eh la star, on se casse ?

Cassandre : Ben… Où ?

Victoire : Allez, accompagne-moi. Tu verras bien.

L’autre récupéra sa veste, lui emboîta le pas sans broncher, acquise à l’ivresse.

 

Annabelle mourait d’ennui. Son chevalier servant renouvelait sa flûte pour la troisième fois. Il déblatérait son énumération des stations de ski les plus sympathiques, adresses de restos incluses, de la lettre A à la lettre Z. Le pseudo chef n’était pas là. Il devait être encore pendu à son téléphone. Lina, pas guillerette ce soir-là, rétrogradait vers les balcons. Elle échangeait trois banalités avec une métisse.

Annabelle distribuait ses sourires en mode automatique. Le brouhaha avec les arômes des cigares lui assenait une fichue céphalée. Le salon se brouillait. Elle esquissa trois foulées en arrière, entrebâilla une porte-fenêtre. Lorsqu’elle rappliqua vers son cavalier trop loquace, l’Énervée pénétrait dans la pièce.

Victoire n’était pas seule. Une brune, une ado piquante, enrobée dans un tee-shirt fuchsia et un patte d’éléphant noir, la talonnait. Annabelle sentit une irritation nouer son estomac. L’objet de son animosité embrasait une blonde, satisfaite de sa trouvaille. Elle se joignait à l’assemblée, haranguait sa copine.

Victoire : Assieds-toi. J’en ai pas pour longtemps.

Cassandre : Si t’en as pas pour longtemps, je vais t’attendre dehors.

Annabelle réintégra par degré son euphorie de façade. Parce que spontanée, la brune compagne de Victoire s’en allait.

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