Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

L'aire de jeux

L'aire de jeux – Elle rentrait chez sa sœur. Ses bottines toquaient un mi mineur sur les pavés. C’était sa manie, son raccourci par le square, gagner ainsi presto son immeuble. Le crépuscule aiguisait à peine les ombres. Les jeux d’enfants parodiaient le désert la plupart des soirs de semaine. La jeune fille souleva le portillon. Envisagea le tourniquet. Ils étaient à côté, près du cheval à bascule. Elle les connaissait, ces deux dégaines. Ces énergumènes lui étaient familiers. Des potes du Vieux. En une minute, ils l’effleuraient. Se boulonnaient autour d’elle. Des rapaces sur une charogne. 

Un des deux : Salut, mademoiselle Cassandre. 

Cassandre : Salut. C’est quoi ton nom, déjà, ça m’a échappé… ?

On brandit un couteau en guise de briefing. On se mira dedans. La lame frôla le perfecto. La fille se mordit l’intérieur de la lèvre. Fallait-il rigoler ? Les brutes se croyaient dans un film de gangsters. Un rictus lui échappa.

Le premier : On te fait rire ?

Cassandre : Pas du tout. Bon, alors, vous voulez me parler… ?

Elle luttait à plein régime contre la raillerie. Les deux fans de Pacino ne la lâchaient pas d’une semelle. Avec leurs canifs, les manches forgés, une œuvre d’artisan. Et des flingues dans leurs blousons béants. Pour qu’elle, elle les remarque. Pour la faire trembler. 

Le second : Mais si, on la fait rire.

Un des deux : Imagine un peu ta sœur, seule, un soir ici. Tu riras moins.

Il remisa son arme dans un étui. Pour intensifier le coup de théâtre. Fourra le tout dans une poche. La fille crispait ses poings. Pour enrayer ses insultes à destination des deux racailles. Des durs de pacotille. Elle se référait à l’authentique Pacino, un bon acteur, lui.

Le second : Eh oui, chérie. Tu devrais retrouver tes amis. 

La fille frissonna sous le ricochet du commentaire. Plus patibulaire que ce type. Sous le terme, amis. Elle ne se marrait plus. Elle les maudit, ces appétits de puissance, ces très vrais mecs. 

Cassandre : Vous me faites pitié… J’espère au moins que vous êtes bien payés.

Le premier : On attend ta réponse ?

Cassandre : Pas la peine. J’ai compris.

Elle ajusta les bretelles de son sac à dos.

Cassandre : Bon. Vous pouvez me laisser passer maintenant ?

Ils s’écartèrent tous les deux.

Cassandre : Dites bonsoir à Yves de ma part.

Elle avança entre deux toboggans. Secoua le menton. Injuria la fatalité, les films, les cons. Les deux drôles de lurons s’évaporaient dans la nature.

 

La rue – Au matin, de l’autre côté, entre un bureau de tabac et une voiture, une fille en noir, immobile, l’épiait. Un sifflement gazouilla. La Poupée sourit. L’Énervée traversa en dehors des clous.

Cassandre : J’ai pas envie d’aller en maths.

Elles ne s’encombrèrent pas de pourparlers. Elles atterrirent dans un débit de boissons à peine éveillé. Une heure après, elles s’esclaffaient à perdre haleine. Elles évoquaient un par un tous les gibiers endurés dans leurs courtes carrières.

Victoire : Le pire, c’est mon beau-père.

Elle plaisantait toujours. L’hilarité de la Poupée, elle, s’écroulait dans l’agacement.

Cassandre : Eh, garde tes balourds pour d’autres. Rends-moi ce service.

Victoire : Oh, personne ne croit ça, jamais. Mais le pire de tous, c’est bien mon beau-père.

La sévérité de sa Poupée la contaminait. Elle affrontait une inquiétude. La séquelle de sa confession mal venue.

Cassandre : Tu me l’aurais déjà dit, espèce d’idiote.

Victoire : Ah ouais. Toi, tu m’as tout dit, peut-être, sur ton enfance ? Si parfaite… Si Cassandre…

Du coup, son amie chercha une contenance. Comprima un briquet. Tira sur son filtre, exhala des nuées.

Cassandre : Ne me mens pas.

Victoire : Je ne te mens pas. On va dire qu’on change de converse, hein ?

Elles barrèrent donc le détour. Devisèrent sur les résultats d’une interro d’anglais.

Le soir, à nouveau seule, un chapitre d’allemand incohérent devant elle sur sa couette, elle retraça la genèse du chaos. Reconstitua la destruction, la totalité d’une vie aux prises avec une folie. La folie n’appartenait pas aux victimes. On leur inoculait. Souvent tôt. Et puis, entre victime et bourreau, où était la frontière ? On devenait parfois, à la longue, son propre bourreau pour entretenir l’engrenage. Une misère. Comme l’Énervée. Avec son fardeau. Et les deux clowns dans le parc, sans passé, sans structure. On suit des directives. Qui pouvait dire d’où ils sortaient ? De quel paradis, de quel enfer ? Voir par delà les apparences. Percer à jour Mark peut-être. Au-delà du mystère des jades, viser la souffrance ou la lacune.

La solitude claquait à sa figure. À l’autre bout de la ville, à Solèse, ailleurs, il y avait la Belle, la Blonde, l’Énervée. Elles bossaient peut-être. Des fleurs des nuits, comme Michael le griffonnait avant, pour elle.  Elle était là. Dans sa chambre, chez sa sœur, avec ses devoirs à potasser. Un avenir à bâtir, sans texture devant elle. Elle pensait à Mark. Parce que, sans lui, sans les jades pour éclairer sa route, elle s’égarait, elle s’empêtrait dans le camp des victimes. Parce qu’elle lui manquait au fond, leur connivence un peu cocasse, se percevoir au quart de mot. L’un et l’autre.  Pour clore toute ébauche de projet, elle n’avait plus un rond. Et elle était découragée par les injures. Destinée à rester ce qu’elle était, une salope ou quelqu’un d’approchant.

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