Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

In the Still of the Night

[...] In the Still of the Night

In the cool moonlight

I feel my heart is aching

In the Still of the Night [...]

 

WHITESNAKE — Still of the Night (Coverdale/Sakes) –«1987», EMI United Kingdom 1987.

 

Saint-André — Il regagnait chaque jour ses pénates à pied, par un nouvel itinéraire. Ses circuits ne dérogeaient jamais à des pauses. À un regret aussi. Il avait beau faire des crochets, les méandres se plagiaient, les rues se ressemblaient partout. Il profitait des pelouses sous le soleil, de la vision du lac sous les crépuscules. Il gravait tout dans sa mémoire, ses racines, son enfance. Il les emporterait lorsqu’il repartirait. Malgré ses liens ici, sur son sol natal, le manque d’espace, la nostalgie le tracassait. Son meilleur ami s’était tué en conduisant dans les parages. Trois ans auparavant.

Le jeune homme potassait des dicos de portugais, il envisageait un périple au Brésil et via l’Amérique latine, bientôt. Son père, en poste à Brasilia pour un an, lui paierait sans doute le billet aller. Il habiterait chez lui jusqu’à ce qu’il étouffe aussi. Reprendrait son sac à dos… D’ici là, c’était Saint-André, et l’ennui. Économiser, surtout. Il s’arrêtait parfois chez sa mère. Elle, enchantée de le voir, le gâtait. Elle lui concoctait un ragoût, le couvrait de tupperwares. L’informait des projets de sa sœur, de la santé de ses grands-parents. Palabrait un peu, son bureau, son patron. Puis revenait sans préambule à des considérations sur sa vie à lui. Proposait un plan de carrière, des études, revenir à la maison, réintégrer sa chambre, un loyer en moins. Soulignait les avantages d’un quotidien régulé, comparait le fils à son père et :

« Tu vas devenir comme lui si tu continues…

Insistait enfin sur la différence primordiale :

– Mais lui, c’est son métier, toi, tu n’as rien, aucun diplôme ! Comment veux-tu… »

Elle l’engageait à poser ses bagages pour de bon. Michael répliquait, oui, non, peut-être. Il n’osait pas la blesser. Il avouait au bout du compte ses ambitions, le nom de sa prochaine destination. Une consternation : il était bien comme son père. Sa mère l’embrassait. Elle lui demandait de réfléchir pour une fois. Lui, il finissait par s’enfuir.

Ce soir-là, le jeune homme se refusa au scénario. Il ne se sentait pas capable d’affronter sa mère. Une boucle, l’indocile, lui boucha l’oreille. Une autre rebiqua sur sa tempe. Gêné, il les contenait. Sans succès, les rafales le contredisaient. Il ne s’attarda pas plus sur la rive. Il ne se hâta pas non plus. Aux alentours de la gare, à quelques pas de son immeuble, une figure familière l’apostropha.

Annabelle : Michael ?

Puis, il vit quelqu’un qu’il n’espérait pas revoir. Sa brune, dans un perfecto et un patte d’eph’. Avec ce prénom extrait de la mythologie. 

Annabelle : Vous vous connaissez ?

Derrière elle, d’un tabac, surgissait une autre brune. Elle évaluait la trouvaille.

Victoire : Tiens, tiens. Mais c’est notre sublime serveur…

 

Elles acceptèrent un verre. Le début de soirée les enthousiasmait, accentuait le filet des maquillages, le sable sur leurs paupières. Elles commandèrent des cafés finalement, toutes les trois charitables envers son portefeuille. Le jeune homme puisait de quoi peupler ses rêveries, des souvenirs de Cassandre, son icône neuve, dans un body cerise à manches longues.

Michael : Alors, vous êtes dans la même classe ?

Deux avis tombèrent en simultanée et stéréo.

Cassandre & Victoire : Oui !

Annabelle : Non !

Elles éludèrent la confusion en deux temps trois mouvements.

Annabelle : On a des cours en commun.

Elle se vengea par l’esprit des deux autres. Décima d’un œil le sans gêne de l’Énervée, presque prosternée aux genoux de Michael. Et elle se détesta. Pour le coût du balourd à un ami. Surtout, elle ravala un constat, entre comique et grotesque. L’ami en question s’entichait de mademoiselle. La poisse. Les iris bleus ne s’inquiétaient que d’elle. À force, le manège gommait d’ailleurs la jovialité de l’Énervée. La nuit pointait, essuyait un front de blagues, des anodines aux sémillantes. La Belle abrégea son chapelet de soucis, s’égaya. Quand, du fond de son sac, le bip d'un pager s’imbriqua dans la réalité. Les deux autres filles majorèrent un soupir chacune à l’intrusion.

Victoire : Déjà ?

Annabelle : Ben oui… Faut que j’y aille. C’est l’heure des divertissements.

L’heure pour elle de se changer en fantasme. Elle se tut.

Michael : Tu dois rentrer ? Déjà ?

Annabelle : Je suis désolée, je suis très contente de te voir. Mais il faut que je m’en aille… Et une autre ici est attendue aussi. Chez ses parents. 

Le beau brun la bénit, lui alloua un sourire, lui colla une bise bruyante sur la pommette.

Victoire : Moi aussi… Je dois… rentrer… euh…

Le jeune homme chavirait. Il allait rester seul avec son idole.

Victoire : Mais je repasse chercher Cassandre dans une heure. On a un machin à finir… En allemand. Hein, Poupée, t’oublies pas ?

On se cantonna au mutisme. Mais on délivra un signe, non, on n’oublierait pas.

Annabelle : Hum. Allez l’attendre chez toi, Michael. Ce sera moins… Bruyant.

Et elle priait pour qu’on l’écoute. Parce que s’ils traînaient tous les deux dans un bistrot, ils risquaient de se faire remarquer…

Cassandre : Oui, elle a raison. Viens, on va chez toi…

Le jeune homme flotta sur un nuage douceâtre, un bavarois framboise. Le groupe se scinda à l’extérieur.

Annabelle : On n’a pas d’option…

Victoire : Ouais, j’suis au courant. Mais si Master calcule ça, moi, je finis dans le fleuve, en noyée avec deux balles dans la caboche.

Annabelle : Faut pas les laisser seuls trop longtemps. Là, ils vont dépasser le stade du Cluedo, c’est vrai…

Victoire : Ben plutôt. C’est du torride, pas comme Tom Pouce et Rebecca.[1]

Annabelle : Comment tu vas faire pour revenir fissa ?

L’Énervée flippa soudain. Légua un frisson aux cadavres impossibles à identifier, bâfrés par les poissons. Pâlit, aligna encore les enjambées.

Victoire : Je pensais, comme ça, j’me sens malade, moi. Style contagieuse…

Annabelle : Tu peux dire dommage pour l’enveloppe, l’Énervée.

Victoire : Crois-moi, elle a intérêt à me rembourser ça, la Poupée.

 

Elle badinait. Elle savourait les confidences, la normalité, son âge. Les photos rôdaient d’une paume à l’autre. Leurs coloris cuivrés se fondaient, miroitaient. La complicité s’imposait. Ils se déclaraient leurs projets. Ils buvaient des cafés. Ils rêvassaient à des bonheurs, une limpidité, sous les tempos, pendant qu'un David Coverdale[2] se tourmentait dans le magnéto : 

« Is this love that I'm feeling

Is this the love that I've been searching for

Is this love or am I dreaming... ? »[3]

Ils décrochaient même des arcanes d’aveux. Ils avaient leur jeunesse. Un drôle de sentiment, l’éternité. L’horloge pilonnait bien ses tics tacs sans eux. Les peaux s’effleuraient. Un baiser s’échangeait par ci, une caresse par là. Les aiguilles bavassaient sur un retour de l’Énervée. Ils ne l’écoutaient plus. Ils ne cogitaient plus. Ils se touchaient. Ils ne se lassaient pas de se bécoter.

Devant les boutons de l’interphone, l’Énervée implorait Satan et ses régiments de démons. Pourvu que le maître des Ténèbres n’ait pas trop compromis ces jeunes gens avec des désirs pervers. L’Énervée haletait à cause de la course. Elle redécouvrait à peine l’amplitude de ses poumons. Pourvu que… l’adéquation de son attitude la chiffonna un brin. Et elle se souvint de Master. Puis sonna. Longtemps. Elle chiffra une bonne minute, soixante palpitations :

« Ah, non, ils ne sont pas en train de… »

On déclencha l’ouverture. Ouf. Elle grimpa les marches par lots de quatre, et sur ses talons de dix centimètres, c’était acrobatique. Elle cavala dans le studio. Faillit s’évanouir. La Poupée avait perdu son body. Ses bras dénudés par un caraco révélaient les traces obliques. Les ecchymoses. Sa frimousse était aussi rouge que son body absent.

Victoire : J’ai rien loupé au moins ?

Cassandre : Je raconte ma chute à Michael. Tu tombes pile.

Elle se retranchait dans son imaginaire. Pour se défouler et étrangler l’intervenante. Pourtant, l’Énervée lui démontra son amitié.

Victoire : Après un vol plané pareil, on est plus fragile. Il faudrait pas que tu prennes froid.

La Poupée épluchait encore le côté imposture de son existence. La tête en avant, elle plaidait coupable. Le serveur, lui, se convertissait à une religion de pudeur. L’Énervée expira, très contente d’être arrivée à temps. Ils avaient dû se chicaner à propos des bleus en cours de route.

Victoire : Hum. Ton body, il est derrière le clic-clac. Là.

Elle se pencha pour le repêcher. La Poupée la remercia.

Victoire : Bon, ben, on va rentrer, là.

 

[1] Tom Cruise et Rebecca De Mornay  dans Risky Business, (comédie) de Paul BRICKMAN (1983).

[2] David COVERDALE: 3ème chanteur de DEEP PURPLE – Leader de WHITESNAKE.

[3] WHITESNAKE — Is this love (Coverdale/Sykes)– «1987», EMI United Kingdom 1987.

 

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