Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Ils évoquèrent

[…] Nous les écorchés vifs
On en a des sévices
Oh mais non rien de grave
Y'a nos hématomes crochus qui nous
Sauvent
Et tous nos points communs
Dans les dents
Et nos lambeaux de peau
Qu'on retrouve çà et là
Dans tous les coins
Ne cesse pas de trembler
C'est comme ça que je te reconnais
Même s'il vaut beaucoup mieux pour toi
Que tu trembles un peu moins que moi.
[…]

 

NOIR DÉSIR – Les Écorchés (Noir Désir–B. Cantat) – « Veuillez rendre l'âme (à qui elle appartient) » – Barclay 1989.

 

Saint-André, un bar — Ils évoquèrent les pays qu’il avait traversés, les galères, Maria, Cristina. Ils trinquaient pour chaque souvenir. Le bilan des chopes vides s’alourdissait.

Michael : Il faut que je t’avoue que je t’en ai voulu. Pour Cédric.

Son amie ne pipa pas mot. Elle se leva. Commanda des alcools forts. Revint sur sa chaise.

Annabelle : Je m’en suis beaucoup voulu. Moi aussi.

Deux doses de whisky leur étaient livrées. La jeune femme entama la sienne. 

Michael : Mais c’était con de ma part. Ce n’était pas ta faute. Il roulait trop vite. Je voulais te parler de ça depuis longtemps. Je ne savais pas comment…

Le Jack Daniel’s lui râpait la langue, il n’en buvait jamais, ce soir, c’était exceptionnel. Il se sentait obligé. De dénouer, de révéler presque. Pour se forger un futur, il devait clarifier son passé. Ses anciennes rancœurs.

Michael : Ce n’était pas évident. T’es pas la seule à avoir souffert de sa mort.

Annabelle : Tu as raison.

Michael : Tu crois que je n’ai rien vu ?

Son amie, malgré le fluide dans ses artères, frissonna. Était-elle découverte ? Elle tritura le filtre d’une tige dans son paquet.

Michael : Qu’est-ce qui t’as pris à sa mort ? Qu’est-ce qui t’es arrivé ? D’où tu connais Cassandre puisqu’elle n’a jamais été dans ta classe ?

Il poussait un cendrier devant elle. En face de lui, elle flamba une longue. 

Annabelle : Encore Cassandre. Arrête de t’accrocher, s'il te plaît.

Michael : T’aurais lâché Cédric, toi ?

Annabelle : Ne compares pas, elle, elle en aime un autre.

Michael : Il faut que je te dise quelque chose.

Annabelle : Quoi ?

Michael : Je veux savoir la vérité sur toi. Sur elle. Sur son mec. Annabelle : Pour une fois, écoute-moi et ne te mêle pas de ça.

Michael : Je suis sûr qu’elle va le larguer.

Annabelle : T’es pas récupérable !

Michael : Je ne comprends pas pourquoi tu soutiens son mec. Pourquoi tu en arrives à me mentir ? Qu’est-ce qu’il y a entre toi et elle ?

Il scrutait son amie. Elle s’effaçait soudain. Il se souvenait de Cédric avec elle, leur amour de jeunesse, éternel à présent. Lui, il les jalousait alors. Maintenant, s’il gagnait Cassandre, s’il la persuadait de l’aimer lui et aucun autre, il pourrait lui aussi profiter de l’insouciance. 

Michael : C’est ton amie, oui ou non ?

Annabelle : En général.

Michael : Elle a quel âge, alors, dix-huit, dix-neuf ? Moins ?

Annabelle : Souvent femme varie… [1]

Michael : Merci, merci beaucoup ! Je m’en sortirai jamais !

Annabelle : Bon : tu vas me jurer de la lâcher…

Michael : Je ne peux pas ! Pourquoi elle tient tant à rester avec ce type et pas avec moi ?

Annabelle : Ah ça, j’en sais rien. Peut-être parce qu’il est beau, parce qu’il a de la classe, parce qu’il est riche. Peut-être pour ses bagnoles. Y’a des tonnes d’options.

Michael : Là, je craque, tu vois…

Annabelle : Mais non, t’es pas amoureux, c’est tes hormones qui te chagrinent.

Michael : Tu pourrais au moins m’expliquer, me répondre, me dire la vérité, ça te coûte quoi ?

Annabelle :… J’ai la bouche cousue de bienveillance. Allez, creuse ton verre.

L'alcool gravitait en elle, une vague, l'envie de parler à son ami pour de bon, sans métaphore. Elle n'était pas raisonnable et complètement pétée. Elle se leva.

Michael : Tu t’en vas ?

Annabelle : Ben, je te raccompagne ! Tu t’es vu ?

Ils étaient tous les deux souls. Du coup, les contrariétés s’allégeaient. Ils chantèrent du Brassens dans la rue. Le problème, lui, leur tomba dessus dans le vestibule, en bas du studio.

Cassandre : Bonsoir !

Annabelle : Tiens, t’es venue toi, je t’ai dit que je m’en chargeais !

Cassandre : Je vois ça…

Michael : Salut, jolie fleur de mes nuits, bon on entre ?

Chez lui, il enclencha le magnéto. Une cassette serina un Deep Purple cuvée soixante-neuf. 

Annabelle : Ta présence va grandement faciliter les choses.

Cassandre : Je ne fais que passer. Pour dire au revoir à Michael.

Elle n'avait pas su s'en empêcher. Il fallait qu'elle le revoie. Son studio, sa présence, c'était son nid à elle. Une chaleur dont elle avait besoin. L’évoqué s’écroulait sur son divan.

Michael : Au revoir, et ça recommence !

Annabelle : Ah, Baby a une tendance à l’amnésie, mais elle s’appelle Cassandre aussi.

Michael : On peut être amis au moins ?

Annabelle : Très joli geste, coco. Pas du tout calculé.

Cassandre : On peut être amis.

Annabelle : Qu’est-ce qu’ils sont trognons, ces deux là ! à rabâcher leurs conneries !

Cassandre : Anna, tais-toi, tu es…

Annabelle :… Franchement cuite. Mouais, et tu sais quoi, tu me fais chier, avec tes airs de… enfin, tu vois. Tu pourrais pas réfléchir, non ?

Cassandre : Anna, tu me fiches la trouille, fais attention…

Annabelle : Ben t’as raison d’avoir la trouille, regarde bien !

Elle se goupilla devant son ami. Une de ses pompes tanguait, puis l’autre.

Annabelle : La vérité te tente ? Hein, de la bonne vieille vérité au milieu des fanges de bobards ! Mais pas trop sinon, c’est trop dur pour mademoiselle ! Elle est si sensible, notre Cassandre ! Faut dire, à seize ans, c’est un peu normal ! 

Michael : Seize ans ?

Cassandre : Anna, tu vas regretter…

Annabelle :… C’est pas grave, on rempile…

Le jeune homme à peine debout vacillait lui aussi.

Annabelle : Elle a seize ans, la petite ! Elle est mineure ! Elle se coltine un con, le jour de la distribution de connerie, celui-là, il est allé au rab ! Mais on s’en fout qu’il soit con, il est riche ! Toi, t’as pas un rond ! Eh ben, elle, elle préfère rester avec ce, oh, lui ! Y’a pas de mot pour le définir, au point où il en est, on devrait légaliser le meurtre ! Mais le fric, hein, ça, c’est important…

Cassandre :… T’es bien placée, toi…

Annabelle :… Chieuse, dis-lui ! Dis-lui, à Michael, dis-lui que t’as que le blé en tête, que t’as toujours voulu réussir, que c’est pour ça que tu fous ta vie en l’air, t’as tellement d’ambition ! Dis-lui que tu dois plus le voir à cause de ça : du blé !

Ce charabia chamboulait Michael. Il en tirait un extrait de deux alinéas : Cassandre avait seize ans… Son mec était, comme il le croyait, riche. Annabelle se stabilisait.

Cassandre : Ce n’est pas très gentil, la Belle, ce que tu fais là.

Elle pouffait. Un remords cahotait sa collègue. Michael se tourna de l’une à l’autre : il ne comprenait rien.

Annabelle : Ouh la. Bon : c’est mieux si tu n’essaies pas de revoir Cassandre.

Le jeune homme acquiesça. Pourtant, lorsqu’elles décampèrent, ses doigts effleurèrent l’épaule de Cassandre :

« On reste amis ? »

Avec un clin d’œil en guise de réponse et d’espoir, il referma sa porte.

Annabelle : Et nous, on reste amies ? Je sais pas ce qui m’a pris, là…

Cassandre :… T'as pété une durite pour cause d'alcool…

Dans la rue mouillée, les vapeurs d’alcool s’estompaient.

Annabelle : J’ai droit à un traitement de faveur : tu ne me cognes pas. Avec ce que j’ai dit, j’aurais pu perdre mon pied… Tu ne boudes même pas ?

Cassandre : Pour quoi faire ? T’as vu juste sur deux ou trois trucs. Sauf que, y'a un truc que tu sais pas… si je t'ai demandé de parler à Michael, c'est que Mark a décidé, j’arrête de bosser pour lui. Il veut reprendre à zéro…

D’un coup, la beauté dessoûla :

« Mon Dieu… Dans quel monde je vis, moi ? »

 

[1] … « Et bien fol qui s'y fie » : proverbe attribué à François 1er.

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