Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Il résistait

Saint-André, quartier de la gare — Il résistait tant bien que mal à sa mélancolie. À un complot, le mauvais temps, les blagues de ses collègues, les reproches de sa mère. Il accordait surtout trop de crédit à l’absente. Il divaguait parfois. Avec le cerveau truffé d’inquiétudes : que devenait-elle ? Comment allait-elle ? Voyait-elle Annabelle aussi ? Et qui voyait-elle sinon ? Lorsqu’il croisait Annabelle, il ne mendiait pas de nouvelles. Un handicap, sa fierté s’y opposait. Souvent, il se l’imaginait, son absente, en train de bûcher des cours ou dans les ruelles de Saint-André. Il lui semblait l’apercevoir, repérer son parfum au détour d’une crêperie. Mais ce n’était jamais Cassandre. Puis il se souvenait d’une ironie : il n’avait jamais su à quoi elle occupait ses journées. Il n’avait jamais rien su d’ailleurs. Ni qui elle était, ni où elle allait. Elle n’avait été qu’une passante, une parenthèse chaotique de sa vie. Une de plus. Lui, il se consacrait à son boulot. Clamait partout qu’il repartirait. Où le conduirait son expédition via le Brésil, sa première escale, il comparait les itinéraires, de Brasilia à Belem, de Fortaleza à Manaus. Son magot croissait. Son père ne l’attendait plus. Pour lui, quand il téléphonait à sa mère, Michael devait rester à Saint-André. Sa mère connaissait mieux ses intentions, elle ne se berçait plus d’illusions. Elle se préparait à ne plus le voir, du jour au lendemain. Il ne supportait pas de se sentir ligoté. En particulier à sa bonne ville de Saint-André. Son projet se matérialisait. Il s’offrirait le billet seul. Bientôt. Il ne devrait rien à ses parents. Il prendrait l’avion. C’était son objectif. Jusqu’au soir, ou plutôt à la nuit où le téléphone retentit. Il ne dormait pas. Trop absorbé par le planning, son voyage. Il décrocha. Une voix toute menue hésita. Débita :

« Bonsoir, c’est Cassandre, excuse-moi de te déranger si tard… Je peux passer chez toi ? »

Michael bondit. De colère ou de joie. D’étonnement en tout cas. Puis s’entendit délivrer l’autorisation.

Michael : Tu m’as réveillé. À quelle heure tu viens ? 

Cassandre : Ben tout de suite, si tu veux… Je suis en bas.

Michael : D’accord.

Il raccrocha. Il s’en voulait un peu. Peut-être pourraient-ils enfin s’expliquer ? Il s’établit contre la vitre. Elle surgissait d’une cabine, en face de son immeuble. Les lampadaires croquaient son ombre allègre sur le bitume. Il se précipita vers la porte. Patienta, appuya sur l’interphone. Sentit ses joues s’enflammer crescendo, plusieurs minutes. Elle arriva essoufflée sur le palier. Entra, se jeta sur une chaise. Le scruta comme si elle ne le reconnaissait pas. Une sensation de déjà vu embarrassait le jeune homme.

Michael : Tu es ici par hasard ou tu étais dans le coin exprès ? 

Cassandre : Je crois que je voulais te voir.

Michael : Tu te pointes pour voir si je suis guéri de toi ?

Cassandre : Guéri de moi ? Arrête, on se croirait dans un roman !

Michael : Ouais ou une pièce de théâtre, comme toujours avec toi. J’étais jamais tombé sur une comédienne avant. Maintenant, je sais ce que ça vaut. Grâce à toi.

Cassandre : J’étais jamais tombée sur un sentimental avant, j’te retourne le compliment.

Elle ricana. Elle le déstabilisa.

Cassandre : Comment tu fais pour porter toute cette honnêteté ? C’est pas trop lourd ?

Il ne ripostait pas. La série de moquerie entamait son orgueil.

Cassandre : Je suis si heureuse de voir que t’es guéri !

Son hôte pâlissait. D’un coup, elle capta dans son silence sa confusion :

« Je veux pas te faire de peine ».

Michael : C’est rassurant, ça.

Il ravala une exaspération. Malgré tout, malgré les mois creux l’un sans l’autre, elle était chez lui. Il croyait avoir enfoui son idylle, ses émotions. Et si la complicité n’était pas qu’un souvenir ?

Michael : Comment je peux faire pour t’oublier ?

Cassandre : Mais… Je refuse que tu m’oublies.

 

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