Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Il décida de l'emmener

Il décida de l’emmener à la campagne. Ils déambulèrent un peu dans le parc jusqu’au parvis de la piscine couverte d'une bâche, sous les squelettes des pergolas, devant le pavillon d'été vide. Les primevères, les violettes peuplaient les pelouses glacées. Ils se déridèrent en chemin, deux mômes. Avec leurs connivences, une blague sur le Chauffeur, une moquerie sur le médecin de nos ombres. Souvent, ils s’attardaient ainsi. Dans une parenthèse de tendresse, une frivolité sans sexe. Juste à bavarder du Vieux, de Lina, de Dimitri, de musique, business et littérature. À se frôler, à s’étudier. C’était curieux d’ailleurs, il n’amenait pas d’autre fille. Il devait même répudier une impression proche du bien-être. Le faux manoir se préservait pour eux.

D’autres jours, à peine à l’intérieur, ils ne se détachaient plus, se cognaient aux meubles, s’entredévoraient, soudés l’un dans l’autre. Ils roulaient sur les tapis, couverts de bleus, de morsures et rieurs. À la fin, ils se séparaient. Dans la seconde, leurs rôles les rattrapaient, ils les réinvestissaient : lui un mac, elle, sa prostituée.

Elle adoptait le territoire. Elle imprégnait chaque pan de mur d’elle, de sa voix de soprano, de Chanel. Dans un petit salon jouxtant le vestibule, au milieu des statuettes d'inspiration africaine et des encyclopédies, elle jouait souvent du piano. Elle avait cessé de prendre des leçons depuis des mois. Ici, elle pouvait persévérer. Le piano noir laqué en demi-queue ne servait qu'à elle. Dans la pièce principale en rez-de-jardin, elle décorait les pots avec les bouquets d'un fleuriste de Saint-André, elle dansait depuis les baies vitrées jusqu'à l’âtre égérie du coin salon. Le granit, les poutres cohabitaient avec le rock, le hard rock, le jazz de Billie Holiday, Janis Joplin. Les CD et les paires de bas traînaient sur les poufs.

Il l’appelait mademoiselle, baby et de cent autres façons. Il mesurait aussi son arrogance, ses principes, ses méthodes pour s’organiser dans ses activités. Il en tirait un motif singulier d’orgueil. Quand elle rechignait à la comédie, il parait une soirée de délassement. Il l’invitait au restaurant, la cajolait. Il apprenait à pronostiquer sur ses déprimes, sur ses refus. Il appliquait le remède avant le mal. Elle frottait le creux sur sa rotule, bruni par une empreinte de lanière. L’idée des cicatrices le gêna, il se détourna.

Mark : Je t’invite ce soir. Va te préparer.

D’autres jours, elle était incapable de lui obéir. Il sentait qu’elle lui échappait, il ne le tolérait pas. Il finissait par la menacer. Par la frapper. Un réflexe. Ensuite, à chaque fois, un sentiment d’échec le perturbait. Il fallait que les ecchymoses s’effacent vite. Qu’ils oublient les incidents. Il la soignait seul, lui demandait pardon vingt, trente fois. Sans jamais aucun témoin. Qu’eux deux. Il aurait voulu être dégoûté d’elle, de sa peau, de ses mimiques. Il ne parvenait pas à s’en libérer. Pire, il n’admettait plus qu’un autre puisse la faire souffrir autant que lui.

 

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