Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Fin

15

Le spectateur

 

Voilà. C’est ici que je me jette en pâture, moi, simple spectateur. Allons-y, déshabillez-moi, je me mets à nu. J’ai déjà tué, je ne le cache pas. Pour des raisons personnelles ? Et non, pour des raisons presque accidentelles. Je n’ai pas aimé ça. Je n’ai pas l’once de l’âme d’un meurtrier. Je n’ose pas non plus prétendre que la mort que j’ai infligée était indolore. La mort, c’est horrible en soi, se perdre dans le vide après des années sur Terre à rêver d’un paradis, c’est un constat d’erreur sans nom. Une imposture magistrale. Bah, j’en ai froid dans le dos. Bien sûr, c’est moche de se révéler un meurtrier. Mais je n’ai jamais tué de sang-froid ou par pure soif de tuer. Non. J’ai préféré gerber mes tripes pendant des heures, face à moi-même, plutôt que de devenir un jour capable de commettre un meurtre de sang-froid. 

Je ne croyais pas, à évoquer Annabelle, Lina, Cassandre, Mark… Que je m’épancherais sur ma personne. Je n’étais pas présent à la mort de Michael. Je ne me suis pas penché sur son cadavre encore chaud, je n’ai pas jubilé :

« Est-il bien mort ? »

Maintenant, je vais oser décrire mon sentiment : je l’admire, Michael, j’admire son genre. Parce que devant la mort, sa propre mort, on se débat, on essaie de fuir. Pas lui. Non. Lui, il est resté. Stoïque. Il savait qu’il allait mourir. Pour un idéal. Pour sa copine, pour sa loyauté, pour sa vision du bien et du mal, il a attendu sa balle. Je ne sais pas s’il a prié. Mais il a gardé la tête haute. Un mec, un vrai. Un grand naïf, un immense courageux. Un suicidaire. Les bruits de couloir ont circulé, c’est sûr. Un type surgi de nulle part, pour contrarier Mark et se faire supprimer, ça a créé des potins à l’époque. Et puis, Monsieur a appelé des amis à lui, qui avaient l’habitude. Pour se débarrasser du cadavre, correctement. Sauf que Michael n’avait pas de million planqué dans une banque. Ou de litige avec un de ses supérieurs. Michael, c’était un type normal. Style le passant des dommages collatéraux.  

C’est vrai, je ne le connaissais pas. Pourtant, c’est pareil. C’est comme si j’avais été là. Parce que c’est une fin qui me débecte. Les types normaux devraient crever dans leurs lits. Les autres devraient affronter la mort avec maestria. Où est la logique ? Plus jeune, j’ai cru être doué pour tabasser, pour effrayer. Je me serais carapaté devant un plus fort que moi. Au fond, ce que je me pardonne le moins, c’est qu’un jour, je me suis réveillé. Ce jour-là, j’ai oublié de rester blasé. Me voilà aujourd’hui avec mes conneries passées, les présentes et les futures, une mémoire à gérer. À digérer. J’en ai marre de ces images. Des miennes, de celles des autres. Marre des fantômes, anodins pour vous, mes amis intimes. Ils s’immiscent dans l’histoire que je voulais raconter. C’est le moment de me taire. Il faut savoir laisser parler le silence.

 

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