Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Elle s'amusait

Elle s’amusait près de l’entrée du salon, avec son talon. À tracer des hiéroglyphes sur le sol. Son escarpin crissait. Installée entre les deux hommes, sa Poupée s’adaptait à la situation. Parfois, c’était même indécent, la façon dont Mark la chouchoutait. L’Énervée se motiva. Enflamma une clope, flâna en direction du cendrier. De quoi pouvaient-ils bien jacter ?

Dimitri :… C’est une difficulté, avec une ex-femme, j’ai du mal à envisager…

L’Énervée sentit son pouls s’activer : il causait de son ex ici ? Loufoque. Et devant une pute en plus ?

Cassandre :… Et j’ai un faible pour la Pathétique[1]

Victoire dansa le flamenco, un pas en arrière… Ah oui, ça, c’était pathétique ! L’autre se la jouait encyclopédie de la musique. Comme si ça pouvait intéresser…

Mark :… Elle étudie les livrets de…

Suivirent d’autres noms à consonances russes, Strawinsky, Moussorgsky, des Italiens Corelli, Ligetti, des dénominations barbares, polyphonique, ternaire, binaire, le tout enchevêtré. L’Énervée, avec le tournis, écrasa son reliquat de blonde. Elle préférait opérer une retraite. Plutôt que d’endurer ce prêchi-prêcha. Vingt minutes plus tard, les filles étaient toutes les quatre dans la cuisine. Elles disposaient des toasts sur des assiettes.

Victoire : Je répète : on n’est pas payées pour jouer les serveuses…

Lina : Arrête, tu joues bien les soubrettes quand tes habitués raquent.

Annabelle : On peut bien faire ça de temps en temps.

C'était elle qui avait eu l'idée de la bouffe sur le pouce. Elle avait convaincu Lina et Cassandre sans mal. Uniquement pour faire plaisir à Dimitri. Parce qu'ils étaient très amis.

Cassandre : ça entretient les bons rapports…

Victoire :… Toi, t’as pas besoin de ça pour les bons rapports, dis-moi !

Cassandre : Commence pas…

Victoire : Quoi ? Qu’est-ce que j’ai dit qui plaît pas à la poule vedette ? Tu t’es entendu, avec ta Pathétique ? Vachement dommage, hein, Dimitri court pas après les mineures. Sinon, tu te dégoterais dare-dare une gâche plus tranquille !

Lina : Vous êtes gonflantes, là.

Victoire : Mais non, j’m’exprime.

Elle engloutit un des toasts. Avec du saumon.

Victoire : Visez-la, elle croit qu’elle vaut mieux que nous, elle a une conscience et ses principes. Moi, j’fais pas ci, j’suis trop bien pour ça… Fameux, tes principes !

Cassandre : C’est bon, ferme-la…

Victoire : Pourquoi, qu’est-ce que tu vas faire ? Tu vas aller taxer un flingue ? Tu vas me menacer ? Me tirer une neuf millimètres dans le pied ?

Elle négligea le plateau d’amuse-gueules, le poisson. Lyncha son hypocrite de consœur :

« Tu t’es vue ? T’as oublié qui t’es, miss débrouille ? T’es qu’une pute ! Comme nous ! »

Cassandre serrait les dents, grondait :

« Ferme-la très vite »

Une porcelaine, de l’étain dégringolèrent dans l’évier.

Victoire : Ouais, c’est bien le seul truc que tu sais faire, donner des ordres ! Mais c’est pas toi qui commandes, Poupée !

Ses poings articulaient chaque syllabe. Ses cornées se tordaient. Blondissaient de mépris. Elle vida les lieux. La Poupée la talonna d’office.

Victoire : Je peux plus te sacquer, la reine du poulailler, tu nous prends pour tes larbins, tu te crois tout permis ! T’en as rien à foutre de nous ! Achète-toi une glace, poulette, tu vas rester sa pute ! Et le reste, c’est de la comédie ! Alors, vas-y, garde ta tronche de première de la classe, acharne-toi avec tes principes à te faire niquer par ce con de serveur !

Elle l’éjectait, les deux poignets busqués, les griffes exhibées, elle la reléguait en arrière, au milieu du couloir. 

Cassandre : Je t’interdis de déballer sur lui ici !

Sa baffe claquait, échaudait la joue gauche de l’Énervée.

Victoire : Tu m’interdis que dalle ! Personne ne me donne d’ordre !

Elle se lança à la gorge de l’autre. Lui assena neuf coups en cadence, deux dans l’estomac, le solde n’importe où ailleurs, érafla en prime. S’escrima à la déstabiliser avec des croche-pieds. La Poupée arrachait des touffes violettes au hasard. Se défendait, esquivait. Cognait. Les autres se consultèrent du regard. Puis la Belle considéra Dimitri, les lèvres pincées. Et croisa l’œil fier du propriétaire. Impassible, sur le seuil du séjour, devant son ami. Elle braqua à nouveau côté ring. L’Énervée se tassait contre la tapisserie. Encaissait des gifles. À chacune, chavirait diminuendo du côté du marbre. Mais égratignait toujours. La cascade de baffes se fêla au point d’orgue. Intermezzo.

Cassandre :… Relève-toi, je suis désolée… Je t’ai fait mal ?

Victoire : T’es violente, toi ! On dirait pas comme ça !

Lina : Tu n’aurais pas pu t’abstenir de l’emmerder ?

Elle s'approcha pour constater les dégâts. Expirait son soulagement.

Victoire : Franco, la prochaine fois, je la ferme !

Mademoiselle s’échappa vers la salle de bains. Ébranlée. Annabelle consigna encore la présence. Le propriétaire ne remuait pas, toujours là. Il examinait l’Énervée. Avec une note de revendication. Ou de ressentiment.

Annabelle : Alors, Mark, t’as même pas eu peur pour ta Cassandre ?

Mark : Pourquoi aurais-je eu peur ? Je la connais suffisamment.

 

 

[1] Piotr Ilitch TCHAÏKOVSKI : (1840-1893) La symphonie pathétique : Symphonie n° 6 en si mineur composée en 1893. Le maestro lui-même pensait que c’était la meilleure, m’a-t-on dit.

 

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