Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Elle prospectait

Saint-André — Elle prospectait dans les placards, les tiroirs. Elle n'avait pas de penderie à elle dans l'appartement. Elle roulait ses tenues en boule n'importe où, les pliait en quatre sur les étagères. Le coiffeur avait bâclé son chignon. La laque raidissait sa nuque. Une estompe appliquée pour atténuer les fronces de son nez trop retroussé la démangeait. Elle était chagrine. Elle aurait volontiers troqué la tenue du soir exigée contre un jean, un pull. Il se glissa derrière elle.

Mark : Essaie de paraître plus âgée ce soir, petite.

Elle mettait en évidence une simplissime robe rouge. Très évocatrice.

Mark : Non, trop courte.

Cassandre : Je n’ai pas de tailleur de grand-mère en ma possession. Master.

Mark : Bon, eh bien, je crois que nous avons une solution.

Il lui désigna une boîte sur le lit, avec un label, Valentino. Elle fila l'ouvrir. Elle déploya une robe de soirée longue cintrée et évasée aux talons, une soierie noire. Au niveau de la poitrine, le bustier s'épanouissait en pétales blancs. La jeune fille la revêtit sur-le-champ.

Mark : C’est mieux. 

 

Solèse – Vingt heures et l’homme se retrempait dans ses habitudes. Sur le quai, face aux embarcadères, les complexes cinq étoiles rivalisaient : on se disputait les chefs réputés, on misait sur les cadres chics et les services sélects. Parmi tous, l’homme préférait le Belle-Rive, son repaire. D’un assassinat sur le chemin de l’embarcadère au tournant du siècle passé, à un politicien mort dans la baignoire d’une suite deux années avant, les mésaventures des lieux fascinaient. Les propriétaires savaient les exhumer, les enjoliver pour combler les exigences des aristocraties nouvelles. Au terme des rénovations récentes, les courbes des chérubins, les bustes, les frisures des colonnes, les fresques, chaque détail du mobilier concédait au romantisme ou à l’antiquité. L’atrium, un écrin de quiétude, forait les étages et modelait le rez-de-chaussée jusqu’à son bar. Un bassin en son centre, devant la réception, fredonnait en la majeur.

Quand l’homme était seul, il dînait toujours à l’Avenue, le restaurant moins guindé du Belle-Rive. Ce soir, il aurait de la compagnie. Il avait réservé sous l’enseigne du palace, dans le restaurant gastronomique. Au Marquis de Carabas, le sommelier manageait une cave centenaire, le décor copiait le dix-neuvième, des cuisines émergeaient des trésors de sophistication. Tard dans la saison, la terrasse plongeait sur le lac. L’hiver, les fenêtres relayaient encore la perspective unique. Un endroit idéal pour les couples avides de discrétion, pour les hommes d’affaires aux penchants raffinés.

Il entra, le maître d’hôtel l’accueillit. Son ami n’était pas arrivé. Un serveur l’escorta jusqu’à sa table de prédilection. Au coin de la salle, côté lac. Il se décida à fêter en avance les retrouvailles. Il commanda un apéritif. On s’empressa sans bruit autour de lui. Un couple installé plus loin l’observa un moment. Il ne s’en offensa pas. Souvent, en public, il était l’objet d’étonnement. Il s’était débarrassé d’un surplus. De quelque chose d’assimilable à de la vanité. Il se plaisait ainsi, presque rudimentaire. Fabiola, son ex-femme avait seriné :

« Tu abuses, tu ne dois pas te transformer ! »

Elle s’était illustrée durant toute la procédure par son affection quasi maternelle envers lui. Le résultat d’un compromis : elle avait été vite avertie du montant exact de sa pension alimentaire. Lui, il était ravi de la choquer avec son look. Il ne pouvait qu’ironiser sur l’exemplarité de leur conciliation. Ils venaient. L’homme examina la jeune fille.

Debout, il semblait de la même taille que Mark. Tous deux avaient une stature, une prestance en commun. Sur la physionomie de Dimitri cependant, on ne lisait rien de blasé, rien de hautain. Ses iris bruns pétillaient de chaleur, d’altruisme. Comme s’il était conscient de toutes les incohérences, l’inutilité des luttes, les humains corruptibles et leurs sacro-saints statuts sociaux, éjectables. De son crâne nu jusqu’à son gestuel, il se calquait sur un bouddhiste. C’était une imitation avouée, Dimitri savait disposer de ses failles. Et pour décompresser, il allait glaner la paix au cours de retraites monastiques. Sans fard, sous la mansuétude, on percevait la poigne de fer. Derrière l’humour, on augurait de la détermination. Une quête l’avait rechargé en solidité. Il était un scribouillard à l’issue de son roman, un guerrier épris de l’art du combat. Un inflexible. Il intimidait la jeune fille. Elle n’osait pas affronter son regard. Elle se montrait juste attentive. Goûtait un peu au vin. Elle avait de jolies mimiques, pour chaque sujet, pour chaque remarque. Mark ne la lâchait pas. Il épiait son moindre mouvement. Il étreignait ses doigts contre la nappe parfois.

Dimitri les enviait sous cape, leur bref bonheur, être à deux. Il les observait, décrivait les circonstances de son retour. Jetait le trouble par pure curiosité. 

Dimitri : Comment vous êtes-vous rencontrés ? 

Ils parurent gênés. Ou stupéfaits. Cinq secondes.

Cassandre : Par une amie commune. Elle nous a présentés. Et voilà, le coup de foudre réciproque.

Elle se mordilla l’intérieur de la joue. L’homme au crâne rasé opinait. Elle avait du charme.

Mark : Cassandre est étudiante. En archéologie.

Dimitri : Vraiment ? Vous êtes à l’université de Solèse, donc ?

Il apercevait la base de ses seins par vague. Les pétales blancs leur dessinaient des auras. Les prunelles étaient félines. Et émouvantes. La fille rougissait.

Cassandre : Oui. Tout à fait.

Elle mijota une parade. En prévention contre l’ingérence suivante. C’était déjà trop tard.

Dimitri : Vous êtes de Solèse ?

Cassandre : Oui, tout à fait, excusez-moi. 

Elle balbutiait. S'esquivait vers les toilettes avec son sac à main. Elle descendit une marche, manqua de s’emmêler l’escarpin dans sa robe. Mark souriait.

Dimitri : Elle est adorable. Alors, quel âge a-t-elle ?

Mark : Pose-lui la question.

Dimitri : Tu es toujours le même.

Mark : Tu ne changes pas non plus. Toujours aussi indiscret.

Son vieil ami savoura une gorgée de vin.

Dimitri : Dix-huit ans ?

Mark : Non.

Dimitri : Encore une mineure.

Ses pupilles se refroidirent. Ses sourcils se fronçaient en dégradé. Mark s’entêtait à jubiler. Content de lui.

Dimitri : Elle n’est pas un peu jeune ?

Elle apparaissait. Les anglaises très noires folâtraient contre ses pommettes, des indisciplinées sans leurs barrettes.

Dimitri : Vous êtes ravissante coiffée ainsi, Cassandre.

Et aucun autre interrogatoire ne vint perturber la fille de toute la soirée.

 

Enfin tous les deux, après le dîner, dans les paillettes de Solèse, ils plaisantaient et se blottissaient l’un contre l’autre. Elle triturait le col de son manteau, nouait son écharpe autour de lui. Il l’enlaçait, l’attrapait, la soulevait, ils tanguaient deux pas plus loin. Face à eux, près d’eux, une Solèse de janvier, dans les broderies des décorations de Noël, s’ankylosait. Les buis sous les copeaux d’or et d’argent s’arrogeaient la rigidité de l’étain. Les frimas s’élevaient du lac, congèleraient bientôt toute la vallée.

Cassandre : Étudiante en archéologie. Moui, j’étudie les fossiles.

Ils valsaient, l’une dans les bras de l’autre, allaient-ils ouvrir la portière ? Ou s’enliser ici dans la tendre bise glacée ?

Mark : Je suis désolé. Nous n’avons pas été convaincants. Pourtant, ton naturel était indéniable. Particulièrement pour l’amie commune, le coup de foudre…

Soudain, l’humour se ternit. Ils dérapaient sur une pauvre folie. Elle les accaparait une fois révélée. Ils se tenaient par la taille, se jaugeaient.

Cassandre : L’amie commune comme le coup de foudre, c’était de l’ironie. Mark.

Mark : Pour Cassandre, y a t-il autre chose dans le mensonge que de la vérité ?

Cassandre : Faut pas rêver. Master.

Il l’attira contre lui d’une pression sur l’avant-bras.  

Mark : Et si le coup de foudre est réel, que fais-tu ?

Une anglaise séparait leurs deux bouches.

Cassandre : La bonne question, c’est qu’est-ce que ça changerait ?

 

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