Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Elle ouvrit

Elle ouvrit. Le grincement de gonds perdura. 

Fabrice : Bonjour miss. Tu vas bien ?

Cassandre : Comme je t’ai dit, Mark n’est pas là.

Fabrice : Mais je peux te voir, toi.

Il venait de chez son oncle. Il ne déglutissait plus ses ordres. Ses leçons sur Lina, sur les filles. Lina, un reste de table. Les filles, un parterre de poufs odieuses. Son éducation lui sapait le moral. Était-il destiné à stagner, dans l’ombre de son oncle ? Pourquoi se cantonnait-il à la monotonie ? Alors qu’il pouvait d’un claquement de doigts, développer ses propres réseaux ? Il avait soudain besoin de côtoyer n’importe qui. Il voulait s’amuser. Se changer les idées. Gommer l’ordinaire. Il entra, s’installa côté living, sur un sofa. S’intoxiqua en cinq sec au-dessus des traînées blanches. Ses rétines plongeaient sur l’échancrure d’un chemisier carmin.

Cassandre : Tu voulais me dire quoi ?

Fabrice : Si tu veux te servir…

Il se glaça sur ses stries. Flatta ses œuvres illicites, leurs abîmes, s’exclut du paysage. À force, il s’avariait, la cocaïne le piégeait, l’entamait, prédatrice très persévérante, rapide. Les rideaux l’obnubilaient. Son aigreur s’embrumait, avec les filles, son inertie, son oncle. Il leva la tête. La Poupée convoita un temps l’attirail sur la table basse. Prédit une scène de Mark si elle succombait. Elle partit servir des whiskies. Revint en planter un devant le Chauffeur.

Fabrice : Douée pour tout, Cassandre. Je vais faire faillite si je continue à t’offrir des cadeaux.

Après mûre réflexion, elle se cisaillait une ligne. Elle renifla. S’immobilisa.

Cassandre : Mon cher Fabrice, je t’ai jamais demandé de m’offrir quoi que ce soit.

Elle s’esclaffa, voua un quolibet au guéridon sévère, là-bas, dans l’alcôve. Et une syllabe trébuchait, soit, soit, soit, en écho, dans l’infini. Des kyrielles de laps, tous, synchrones pour l’éternité. L’euphorie, enfin elle se savait jolie. Une autre pincée l’aimantait déjà. Une dernière pour la route. Elle avala une gorgée de single malt. Elle le détestait, ce liquide. Elle aimait mieux l’onctuosité des cocktails. Elle s’entêtait à le boire. Pour montrer : je suis une grande. Ses neurones égaraient leur boussole dans leurs péripéties.

Fabrice : Tu peux me faire des cadeaux en échange.

Loin dans les synapses de la fille, une exultation se répercutait. Une toupie microscopique puis géante, puis minuscule, l’excès plus la fatigue. Elle alla pêcher la découverte de son reflet du côté de la salle de bains. Pour constater qu’elle était jolie. Le Chauffeur enregistra le début de fuite avec plaisir. Il la rejoignit dans le couloir. La stoppa d’un geste. La bloqua contre un mur. Lui administra une paire de claques.

Fabrice : On va enfin s’amuser, ma beauté…

Il se défoulait encore, elle protégeait son visage d’autres baffes comme elle pouvait, inhalait des relents d’after-shave, suffoquait. Il mugit n’importe quoi. Elle ne comprit rien. Surtout, sous les chocs récurrents, elle chuta à terre. Sans savoir ce qu’elle fichait contre lui dans ce putain de couloir. Il grognait, elle devait se taire, ne pas crier. Elle se souvint de son premier client. Décidément c’était une épidémie endémique dans le coin, cogner pour baiser. Du coup, elle fit parvenir une phrase à travers l’orage :

« Je ne crierai pas. »

Et puis, les coups, eux, cessèrent. Elle épia le Chauffeur dans les yeux. Pour mémoriser la sauvagerie sur ses traits. Le sentiment de supériorité des losers. Toute une haine fourmillait là.

 

Il arrivait plus tôt que prévu. Son rendez-vous n’avait pas duré. La petite devait être chez lui. Deux verrous sur trois étaient ouverts, le système d’alarme était coupé. Il se dépouilla de sa veste. Repéra le cintre avec le perfecto. Fit quelque pas. Ne trouva personne. Avisa les deux verres pas tout à fait vides. Le miroir de poche de Cassandre, sa hachette fétiche. Les résidus de poudre. Il avait une aversion envers ce produit. Lui, il n’y touchait jamais. Ni à aucun autre stupéfiant d’ailleurs. Une intuition le paralysa un moment. Puis ses sourcils se froncèrent. Il courut vers le corridor. Vérifia des portes, chaque pièce une à une. Il ne saisissait pas. Il n’y avait personne, nulle part. La rage s’intensifia dans sa cage thoracique, gonfla ses veines. Il s’aperçut qu’une chambre mansardée était bouclée, au fond, derrière le petit salon. Il rumina. Se décomposa. Où pouvait être le double de la clé ? Il pesta contre l’insonorisation, il gaspillait un temps précieux. Il débusqua enfin un trousseau avec tous les doubles, entre des piles, au milieu d’un tiroir. Et il se rua vers la mansarde.

Le Chauffeur s’écroula face contre le plancher, K.O. en moins d’un round. Mark se pencha au-dessus de la fille. Dénoua les lanières une par une. Elle était sonnée. Entrevoyait qu’on la délivrait. Le radiateur avait creusé des gerçures sur l’épiderme de ses mains, les sangles, des cloques sur ses poignets. On lui souriait, des muscles palpitaient autour d’elle. Mark la souleva.

Cassandre : Tu aurais pu…

Mark : Qu’est que tu dis, baby ?

Il porta son fardeau jusqu’au salon contigu.

Cassandre : T’aurais pas pu rentrer plus tôt, ça m’aurait évitée…

Ses paupières se scellaient. Une ligne la tentait. Toute cette came gâchée, Mark allait la jeter, une aberration.

Cassandre :… C’est un pauvre con, le Chauffeur.

Il la déposa sur une banquette. Il sortit une couverture. L’enveloppa dans le velouté, glissa un coussin sous ses anglaises. Détailla son minois, conserva cinq questions pour plus tard. Puis repartit.

De nouveau conscient, presque habillé, le Chauffeur s’efforçait de combattre un saignement compulsif de ses naseaux à l’aide de mouchoirs. On l’empoigna par le col.

Fabrice : Mais qu’est-ce qui te prend ?

Mark : Tu ne l’approches plus, c’est compris ?

Fabrice : Attends, mais c’est elle…

Mark : Tu ne la touches plus. Sinon je te tue, est-ce que c’est clair ?

Le Chauffeur s’indignait, renâclait.

Fabrice : Écoute, c’est elle, je sais qu’elle travaille pour toi, mais je te jure…

Il ne put compléter ses excuses, un uppercut l’atteignit. Il étouffa son hémorragie dans d’autres tissus.

Mark : Je décide de ses clients. Tu n’en es pas un. Je décide de tout. Si tu l’approches de trop près, tu peux oublier tes avantages. Crois-moi.

Il se calmait, relâchait l’autre. Le Chauffeur réfléchit instantanément, pour conclure :

« J’ai compris. Je ne savais pas qu’elle t’appartenait ».

Mark : Maintenant, tu le sais. Ne le perds plus de vue. Et appelle Léonore immédiatement.

 

Elle flottait à moitié, à plat ventre sous la laine. À cause de son dos, il la cuisait comme si elle était une tranche de pain grillé. Elle se souvenait d’être tombée en arrière. Elle ne savait plus comment. Les cicatrices autour de ses articulations s’enflammaient. Pour elles, elle se rappelait des sangles. Elle l’entendit, il revenait.

Mark : Comment te sens-tu ?

Cassandre : J’ai mal à l’estomac. Je boirais bien quelque chose.

Mark : Tu ne bois pas pour l’instant.

Cassandre : Pourquoi t’as fait ça ?

Mark : De quoi parles-tu ?

Cassandre : J’t’ai entendu, avec ton pote. Tu te montres aussi… euh, le prends pas mal, tu te montres adorable…

Mark : Tu aurais préféré que je ne rentre pas chez moi ?

Cassandre : Je préfère que tu répondes. On la joue franc-jeu.

Mark : Si tu veux des réponses, réfléchis.

Puis il se dirigea hors du périmètre.

Cassandre :… Patati, patata, mais quel nul…

 

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