Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Elle était sa toquade

I tried to make you happy

You know I tried so hard to be

What you hoped that I would be

I gave you what you wanted

God couldn’t give you what you need

You wanted more from me

Than I could ever be

You wanted heart and soul but you didn’t know, baby [...]

 

BON JOVI — Wild is the wind (J. Bon Jovi/R. Sambora/D. Child/D. Warren) –« New Jersey », Polygram International 1988.

 

Saint-André – Elle était sa toquade. Son odeur le rendait fou. Les essences sur elle se révélaient toutes, un grain singulier sans doute. Il ne se lassait pas de cette peau, de ces hanches, de ces seins harmonieux. Il adorait sa bouche, ses mimiques l’électrisaient. Elle le déconcertait. Il avait envie de la couver parfois, de la garder pour lui souvent, de lui ménager plus de temps. Il voulait la gâter. C’était éphémère bien sûr. Mais demain ne comptait pas. Il plaça le paquet à côté de la table. Effleura la dormeuse sans la réveiller. Elle s’était assoupie sur le sofa, se réfugiait contre les coussins, le visage dissimulé, les bras entrelacés. Sa crinière ébène luisait dans le jour. Trois notes de guitares s’égrenaient sur la platine. Un prélude à l’espagnol plus tard, un rock lascif gratta les haut-parleurs. Une intruse surgissait de la cuisine.

Victoire : Hello Master. Tu passes du temps chez toi, hein ?

Il lui ordonna de se taire de l’index.

Victoire : T’inquiète pas, elle pionce. J’ai essayé de la réveiller. Rien à faire.

Mark : Qu’est-ce qu’elle a pris ?

Victoire : Ben rien, elle a bu… Mais t’es sentimental, Master ? Tu t’occupes de sa santé… Et ce truc, c’est quoi ? 

Elle hésita devant le carton serré sur un tapis.

Victoire : C’est pour féliciter l’employée du mois ?

Mark : Ce n’est donc pas pour toi.

Ces tapages dans le lointain chatouillèrent la Poupée qui grimaça.

Mark : Et que fais-tu chez moi, Victoire ?

La Poupée s’éveillait, s’étirait. Et faisait irruption dans un silence. On l’observait. Elle s’arracha au divan, massa une de ses paupières. Ingéra le contenu d’un tumbler à moitié plein, délaissé avant sa sieste. Étudia ses deux spectateurs. Lui, il souriait, tendait un cadeau. L’Énervée s’avérait grincheuse.

Mark : Ouvre, c’est pour toi.

Elle souleva le couvercle, déballa les enveloppes de soie, déplia le blouson. Un moment, elle admira le cuir noir, court, cintré, recensa ses poches multiples.

Cassandre : Merci.

Mark se dérobait déjà au salon. Emportait sa bonne humeur avec lui.

Victoire : J’aurais tout vu dans ma sombre existence…

Elle s’écroula dans un fauteuil.

Cassandre : Il est cool, ce blouson.

Victoire : Déjà, c’est pas un blouson : c’est un perf’.

Cassandre : Ben je sais lire… C’est marqué.

Victoire : Deusio, faut que je me remette, moi. 

Son amie ne l’écoutait plus. Enfilait le blouson.

Victoire : Mais ouais, j’ai bien vu ! Master lui offre un perfecto ! … Je viens d’assister à un putain de miracle.

Ensuite, devant l’enthousiasme de sa Poupée, elle feignit de ne plus être si effarée.

 

De temps en temps, Mark cédait un coup d’œil sur sa cuisse à peine dénudée. La jeune femme, moulée dans du satin, fumait. Endiguait la moindre respiration trop profonde. L’étoffe sanglait sa poitrine avec des lacets et menaçait d’exploser. Il avança derrière le bar. Riva ses yeux verts sur une volute. Elle détailla ses mains sur le cristal. S’immergea dans son regard lorsqu’il se tourna.

Mark : Que veux-tu me dire ?

Lina : Je ne sais pas, je n’ai pas confiance en elle. C’est tout.

Un rendez-vous parfait au bord du lac rejaillit dans son souvenir. Un restaurant sur un bateau. Une promenade sous les rayons de lune. C’était étrange, elle ne se remémorait jamais aussi clairement les autres soirs moins romantiques, certaines gifles, certaines frayeurs. Ses méninges devaient être une mécanique sélective en quête perpétuelle de positif. Pour occulter ainsi le moins glorieux Mark. Elle visualisait encore le canal, elle contre lui, imprégnée par son parfum, leur tendre flirt...

Mark : Tu as un motif sérieux pour supposer qu’elle n’est pas digne de confiance ?

Lina : À part le fait que c’est Victoire qui l’a engagée… Non. 

Ses boucles rognèrent sur ses pommettes. Peut-être une esquisse du passé pas si lointain le ferait changer d’avis ? Une pure folie s’emparait d’elle. Un sentiment, une attache chimérique, ils pourraient…

Lina : On pourrait passer la soirée ensemble, si tu veux ?

Oppressée par son corset, elle ne se risquait plus à un battement de cils. Il laissa une minute s’épeler sur l’horloge de bronze. Évalua en actionnaire majoritaire ces formes-là, la taille de guêpe sous la robe étroite.

Lina : Écoute, elle ne vaut pas la peine. C’est une gamine. Moi, je ne suis pas comme elle. Je sais tout ce qui te plaît...

Elle se promettait de ne plus temporiser. Si un jour il changeait, ce serait à elle d’être près de lui. Pouvait-il en être différemment après tout ce qu’ils avaient partagé ? N’était-elle pas la seule en mesure de l’accepter ? De le subir aussi ? Une intonation et ses convictions se fissurèrent.

Mark : Non. Tu n’es pas du tout comme elle. C’est exact.

La Blonde faillit déchirer le carcan sur ses seins d’un tressaillement en trop. Elle s’offusqua, blêmit. Manqua d’oxygène. Le gratifia de sévérité. Et disparut vers l’entrée. 

 

Elle bossait pour le Vieux, d'accord. Mais il la ménageait. Il lui avait offert un pager[1], privilège qu'il ne réservait qu'aux filles les plus courues. À l'époque où elle était encore avec Martial, elle avait mis les points sur les I direct. Elle ferait tout, tous les plans foireux, les trucs les plus moches s’il la laissait seule juge de ses mouvements. Elle s'en fichait, qu'il se présente à ses parents sur le mode papa de remplacement de Lina. Elle ne voulait pas d'entrave. Il avait marché. Même si elle n'était pas Lina, il avait pu constater qu'elle était une pro. Qu'elle lui était indispensable. Une base pour sa renommée.

Le matin, après un rencard, la Belle buvait encore un café avec son ami le gigolo. Ils avaient débattu préservatifs et conscience. Il rencontrait encore beaucoup de clientes qui boycottaient le bout de plastique. Il se lassait d'argumenter à chaque fois. Comment leurs collègues du trottoir faisaient progresser l'idée autour d'elles et pas lui ? Elle, sa conviction, c'était que sur le trottoir, les filles avaient le devoir de protéger leur santé. Surtout si elles avaient des mômes à nourrir. Son expérience, c'était que refuser le préservatif, c'était une injection lente pour suicidaires. Elle crispait un pouce autour de son menton. Elle était sur la même planète pourtant, cet après-midi. Avec ces gamines imbues de leur job, de leurs revenus, de leurs mecs. L’Énervée lui avait piqué une longue. Sans son consentement. 

Lina : Pourquoi tu l’as invitée ?

Annabelle : Elle pratique le même job que nous, je te rappelle.

Victoire : Et pis, faut t’y faire, Vampi ! Elle est avec moi, j’aime bien me la coltiner. Le Chauffeur a dit qu’on peut profiter de son appart’ toutes les quatre. Chez moi, quatre, c’est pas trois.

La source de polémique sortait de la cuisine. La Blonde la dévisagea un instant. Puis la colère s’incrusta dans sa jugulaire, sur ses joues, progressa vers le niveau d’alerte.

Lina : C’est normal que je vous suive pas ?

Victoire : Eh, commence pas, Vampi.

Elle tira une bouffée de la 100'S. Pas mauvaise. Un peu coriace à son goût. Elle toussota.

Lina : Non, je commence pas, c’est bon.

Mais des saccades débordaient de sa mâchoire, de sa tête inclinée sur ses chaussures. Et les iris saphir si angéliques fuguaient vers la proie. L’Énervée se résigna à éteindre la 100'S trop robuste pour ses papilles.

Cassandre : J’ai eu autant le choix que toi. On est dans la même galère…

Lina :… Non ! Toi, t’as pas besoin de nous ! Toi, il te traite bien ! Toi, tu pourrais même arrêter si tu voulais, pas nous… !

Victoire : Elle aussi, elle a posé la semelle dedans, et ça risque de schlinguer grave ! Ils vont jamais la lâcher elle non plus, greluche ! Pas la peine de vérifier, t’es une vraie blonde, toi ! T’entraves que dalle, aucune de nous ne peut remuer d’un iota, sauf pour…

Lina : Vous voyez pas ? Elle se fout de vos gueules !

Elle ne voulait plus se contenter de tact. Elle se rua droit sur son adversaire. La brutalité de la mêlée exclut tout arbitrage. La brune debout para aux assauts de la blonde. Permuta, boxeuse à son tour. Frappa tout son soûl. Deux piaillements de douleur se prolongèrent. Acculée contre un sofa, à terre, la blondinette se protégea le genou. La brune évacua encore sa rage. Infligea sans lésiner coups de talons, coups de poing. Le public s’opposa à la fin. L’Énervée s’arrima à la lutteuse brune, batailla. La persuada de libérer la blonde.  

Victoire : C’est bon, on a pigé, t’as gagné. Laisse tomber, relax, Poupée.

La Belle se détendit, examina Lina, la soutint, l’aida à récupérer. Le vainqueur pestait toujours…

Cassandre : Je vous ai rien demandé ! Surtout pas de me faire confiance !

Annabelle partait en perquisition dans les placards, mouchoirs, bande de gaze, n’importe quoi qui peut soigner. La vaincue était étourdie, le postérieur sur un coussin. Elle tâtait son tibia. Saignait par une égratignure sur le coude, maugréait.

Lina : Je vais t’avoir quand même…

Cassandre : Vas-y, dis le plus fort, juste pour voir.

Annabelle : Là, basta ! Vous allez vous calmer ? Vous ne comprenez rien, alors ?

Des éphélides, les balises d’une impatience, ballottaient sa figure. Et elle avait rapatrié une trousse d’urgence.

Annabelle : On se réveille, ici radio pute ! On n’est pas un clan de gentilles lycéennes modèles, on ne peut pas rêver au prince charmant ! On est dans la vie réelle façon bordel ! Vous savez ce que ça signifie ou je dois développer ? Tirez toutes les deux un trait sur un Mark prince charmant, une bonne fois pour toutes ! Redescendez sur terre, merde ! Il cogne, il insulte, il raffole des putes comme vous, les autres bonnes femmes ne l’excitent pas ! Ça sent pas le déséquilibré, ça ? Vous vous bagarrez pour ce débile ? Mais vous êtes encore plus timbrées que lui ou quoi ?

La brune allait se recoiffer. L’oratrice la stoppa net…

Annabelle : Vous voulez encore jouer les midinettes maintenant ? 

Victoire : Le pire, c’est que t’as raison. Sur tout, t’as raison. Mais on aura au moins appris un truc. Faut pas contrarier la Poupée, hein, blondasse ?

Elle s’appropria d’urgence un paquet orphelin. Encore des longues, mais une autre marque. Elle en rôtit une. Lança le reste sur une nappe.

Victoire : Mais c’est vachement balèze, ce bidule !

Elle crachouilla, rien à faire. Le tabac lui incendiait la gorge. La Blonde frictionnait ses articulations avec une crème.

Lina : OK, j’ai eu tort. Peut-être.

Cassandre : OK, on ne peut pas être amies. Mais je peux au moins être utile, non ?

Victoire : Tu veux dire utile comment ? Comme un pied dans l’autre camp, c’est ça ?

Elle guérissait de son asphyxie et miaulait. Deux pointes de jais la mitraillèrent.

Cassandre : Elles te conviennent, mes clopes ? 

Victoire : Ah, c’est à toi ces arraches gueules ?

Elle aplatit le mégot dans une coupe. Vraiment, ces longues là aussi, elles étaient trop corsées.

 

[1] Un pager : l'ancêtre du téléphone portable et du SMS. 

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