Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Elle comprenait

[...]Yes it’s a hard life

In a world that’s filled with sorrow

There are people searching for love in ev’ry way

It’s a long hard fight

But I’ll always live for tomorrow

I’ll look back on myself and say I did it for love

Yes I did it for love – for love – oh I did it for love[...]

 

QUEEN – It’s a hard life (Freddie Mercury) – «The Works», Raincloud Production Ltd 1984.

 

Elle comprenait trop bien. Son avant se confondait au loin, ces gens l’éloignaient de ce qu’elle avait été. De l’Énervée sans arrêt sur ses basques à lui, les yeux verts toujours hautains. En passant par les autres filles, les clients, le Chauffeur. Tous, ils renchérissaient sur son rôle. Et elle, elle l’avait endossé. Chercher d’autres voies était désormais inutile. Comme groggy, elle ne pouvait plus lutter contre le courant, échapper à ses défauts. Elle ressassait in extenso l’idée horripilante, sa première décision : accepter. Elle avait dit oui par négligence, par bravade, pour le gain. Pour que les jades s’illuminent sur elle. Elle était responsable de son propre laminage, celui de son identité, celui de ses valeurs. Alors elle devait au moins apprendre, ne pas s’enliser là où elle évoluait. Une seule de ses collègues lui semblait fiable. Ne mentait qu'en cas de nécessité. Peut-être que la Belle ne s'était pas laissée gagnée par les jeux ambiants ? Peut-être pourrait-elle la guider ?

Elle franchissait les grilles de son lycée. Un appel lui fondit dessus.

Cassandre : Bonjour, Annabelle.

La chaussure nerveuse de la Belle décrivit des traces de boue sur le bitume.

Cassandre : On peut se voir en privé… Toutes les deux ?

La Belle accusa réception cinq sur cinq. Elle se ménagea un temps de réflexion pourtant. Au bout du compte, elle trancha.

Annabelle : Allons chez moi, mes parents ne sont pas là.

L’entier du parcours se déroula dans le mutisme. Le bus accéda à sa destination. Les filles abordèrent ensuite une rue agréable, un pavillon rénové derrière un rempart de thuyas. Cassandre s’immobilisa trois pas en arrière. L’endroit était classique. Trop quelconque presque pour qu’Annabelle habite ici.

On la tracta par le coude. Une fois le seuil passé, elles filèrent dans une chambre, un lieu voué à une passion plus qu’au sommeil. Elles se pelotonnèrent parmi les portraits, les crayons, entre les piles de bouquins et les toiles vierges.

Annabelle : Qu’est-ce que tu veux ?

Cassandre : Je voulais juste discuter.

La Belle remua son fatras. Souleva un paysage, Saint-André avec sa basilique sous les flocons. Détecta le cendrier dans le tas. 

Annabelle : Tu veux savoir tout ce que tu ne vois pas ? Ou mieux connaître ce cher Mark ?

Un orgueil se réactivait en elle, des inventions, la vengeance, Martial. Elle embrasa une longue. En assigna une à son invitée.

Cassandre : Je voudrais que tu me parles de toi. De Lina. De Victoire. S’il te plaît.

Annabelle : Eh bien, je suis une pauvre conne, comme toi, j’imagine, un peu le même profil. À croire que c’est voulu. Tour de poitrine quatre-vingt-dix, pas de soutien familial, une psychologie boiteuse, voire un ou deux attouchements pendant l’enfance. Tu verras, le Vieux, c’est un perspicace, il nous repère à dix mille…

Elle retraça sans détail son itinéraire perso, Cédric, le vide après lui, le fric enfin. Évoqua son indépendance d'esprit, à défaut de celle du corps.

Annabelle : C'est ce qu'il te faut : trouver ton équilibre dans une situation tordue.

Elle se délecta d’une latte en silence.

Cassandre : Mais qui a mis ce système en place ?

Annabelle : Les hommes préhistoriques ?

Cassandre : Non, je parle de Victoire, elle m’a recrutée…

Annabelle : Elle a fait comme Lina. Lina influencée par le Vieux… Qui idolâtre le marquis de Sade. Lina, elle a toujours besoin de blé, elle veut des commissions, elle veut… Elle déteste se sentir seule.

L’engrenage de son alter ego à elle, la perturbait. Elle se battait chaque jour pour être elle-même. Et devait aussi remonter Lina à la surface quand elle coulait. Un non-sens si elle se souvenait qu'après tout, Lina l'avait embobinée au début. La nicotine se coinça dans sa trachée. Puis siffla aux commissures de ses lèvres.

Annabelle : Et toi, c’est une idée géniale de Victoire. Ou une expérience de Mark. Ou les deux. Mark est tellement… Particulier.

Le jour où Lina avait assumé l'embauche de sa nouvelle recrue de quatorze ans, elle avait failli l'étrangler. Tenté de la dissuader. Lina n'avait pas renoncé à sa connerie. À cause, avait-elle seriné, du caractère de Victoire. Avec le recul, le caractère de Victoire s'était avéré à la hauteur des attentes de Lina. Pourri. La Poupée se levait. Frottait ses phalanges, endolorie par sa nuit blanche. Elle grelottait.

Cassandre : Dis-moi la vérité, qu’est-ce qui fait que tu continues ?

Annabelle : Chacun ses choix, chacun sa vie. Toi aussi, t’as tes raisons. Moi, je ne peux pas t’en apprendre plus. On est toutes les quatre dans le même panier, c’est très bien comme ça pour l’instant, ou alors on va devoir faire avec…

Elle réfléchissait. À ce couple abracadabrant, la Poupée et Master, une ado ordinaire et le virtuose de la manip. Rien de limpide là-dedans. Un fumet de bourbe plutôt. Elle écrasa son mégot.

Cassandre : Mark, il était avec Lina à la base ?

Annabelle : Mark, il a choisi Lina un soir, il n’a pas pu la décoller de lui après. Il nous hypnotise toutes, ton Master. 

Elle pouffa. Stupéfia la Poupée, parce que le sujet était si sérieux, crucial.

Cassandre : Pourquoi elle a voulu me recruter, l’Énervée ?

Annabelle : Manque de bol ?

La raillerie se muait en hilarité, carrée et franche. Comme un cristal tinte sous un scalpel.

Annabelle : En tout cas, t’as des caractéristiques du trouble-fête : curiosité, indiscrétion, bons sentiments…

 

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