Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

Des poings tonnaient

Quartier de la gare — Des poings tonnaient contre sa porte. Il s’éveilla en sursaut. Constata l’heure tardive, minuit. Passa un tee-shirt, un jean. Ouvrit en hâte, encore vaseux.

Cassandre : C’était ouvert en bas.

Elle haletait, oscillait entre jubilation et chagrin. Elle était trempée. Se précipitait à l’intérieur. Il referma, inséra le verrou.

Michael : Qu’est-ce qui t’arrive ?

Cassandre : J’étais sous l’averse, je savais pas… Où aller.

Michael : Du coup, tu viens ici…

Elle se maîtrisait, reprenait son souffle. Elle tanguait debout, vannée. Il l’aida à retirer le perfecto inondé. Elle tressaillit. Il déterra une serviette éponge, lui prêta. Les anglaises se fripèrent sous la friction.

Michael : Pas de Victoire avec toi, ce soir ?

Cassandre : Non, elle est occupée au pieu avec mon mec. Ce sont des choses qu’arrivent.

Elle attachait sa crinière en arrière. Des gouttes constellaient son bustier, du vinyle grenat, son pantalon de cuir frangé en bas. Très country. Elle demanda un tire-bouchon. Il lui fournit. Elle déboucla son sac à dos, le déchargea d’un Sauternes grand cru. Elle le fit déboucher. Dégota des verres à sirop dans la kitchenette. Le jeune homme servit. Elle ingurgita une dose. Son haleine se parfuma. Le liquoreux n’était pas très bon. Tiédi.

Michael : Je suis désolé pour toi.

Cassandre : Oh, c’est pas la peine. Eux, ils ne le sont pas, y’a pas de raison.

Michael : Je voudrais pouvoir faire quelque chose pour t’aider.

Cassandre : Fais quelque chose, alors…

Voilà, elle pouvait corriger, terrasser, démolir sa vie des derniers temps. Recommencer depuis le début en tant qu’ado. Il y avait une thérapie. Plus de souffrance gratuite. Elle le captura par la nuque.

Cassandre : C’est dommage que je ne t’aie pas rencontré avant.

Michael : Avant quoi, Cassandre ?

Elle lui cloua le bec d’un baiser, enflammé. Un peu brimée par ce qu’elle était. Par ses gestes si communs, opérer simplement comme avec les autres. Sans pouvoir le différencier lui entre tous. À force de se pendre à lui, de le déshabiller, elle se dénudait aussi. Elles étaient là, les ecchymoses, il les apercevait. Elles le blessaient. En plus de ce goût d’alcool dans son palais. 

Michael : Qu’est-ce que tu fais ?

Cassandre : Ce que tu veux, tout ce que tu veux.

Michael : Mais t’es complètement ivre.

Il la repoussa, amer. Boutonna son jean. Elle se cramponnait. Vacillait, perplexe. Choquée par tant d’audace. Avec son bustier béant sur les bonnets de son soutien-gorge.

Michael : Tu le sais trop.

Cassandre : Quoi donc ?

Elle le relâcha, renoua sa ceinture sur sa taille. Négligea de rajuster le haut. S’effondra sur le lit. Expira toute son incompréhension. 

Michael : Que je ferais n’importe quoi pour toi.

Cassandre : Bla, bla, bla… Tu ne ferais rien. Toi, t’es comme les autres. Tous, vous êtes tous pareils. Tous des pourris.

Michael : Ferme ce truc et mets un pull, s’il te plaît, Cassandre. Aie pitié.

Cassandre : Qu’est-ce que je fais, moi ? Je peux rester ici pour cette nuit ? Je sais pas où aller…

Elle se plaquait contre les coussins du clic-clac, les étreignait. 

Michael : Et où tu veux dormir ?

Cassandre : Ici.

Michael : Et où je dors, moi, si tu dors dans mon lit ?

Cassandre : Où tu veux, t’es chez toi… Dors avec moi.

Michael : Tu me rends dingue. Dingue… Comment je peux dormir dans le même lit que toi ?

Cassandre : Je te promets, je serais très sage…

La fermeture éclair du bustier zippa enfin. Elle sautilla. Frissonna, se dénicha un pull dans son sac. Le jeune homme souffla un ouf. Le pire était à venir.

Michael : Je ne sais pas si moi, je pourrais rester sage…

Maintenant, les cuisses, le ventre se dissimulaient sous les habits. Et il pensait toujours à elles, à eux, les cicatrices, les bleus.

Michael : Tu veux bien me dire une chose ?

Cassandre : C’est pour les bleus, c’est ça ? J’suis tombée… J’suis maladroite.

Michael : Je crois que tu mens. Tu ne sais pas mentir.

Cassandre : C’est une question d’opinion, ça.

Michael : Tu es incroyable ! Pourquoi tu viens me voir si tu crois… Si je suis un pourri comme les autres, si c’est pour me mentir ?

Cassandre : C’est à cause de ta gueule de Morrison. De tes cafés. J’en sais rien du tout… Il aurait mieux fait de la fermer, le bonhomme…

Michael : Quel bonhomme, je comprends rien ?

Cassandre : Celui qui m’a dit que t’es amoureux de moi. Que ça se lit sur toi…

Michael : Ben il est plutôt bien renseigné.

Cassandre : Pauvre petit serveur. Amoureux. C’est pas de chance.

Michael : Pourquoi ? Tu veux t’envoler, mon ange ?

Elle ne se savait pas ange. Ne l’avait jamais été, pour personne. Elle retomba sur le clic-clac. Mon ange. L’intonation lui dérobait un morceau de cœur. Les trois quarts encore là battaient un rythme frénétique de carmagnole.

Cassandre : Tu t’es déjà regardé dans un miroir ? Comment je pourrais m’intéresser à un loser comme toi ?

Michael : Donc tu t’en fous. Tu ne m’aimes pas. Le type dont t’es amoureuse, c’est celui qui te cogne ? Qui couche avec Victoire ? C’est ça ? Bravo…

Cassandre : Si tu veux la vérité… Je l’ai largué.

Elle s’attribua du Sauternes. Se désintéressa de la table. Destina une moue en forme de soleil à son hôte. Puis but encore.

Michael : T’as assez bu, à mon avis.

Elle gambada vers une étagère. Fouina sans complexe entre les bouquins. Avec son vin à la main. Un papier voltigea. Elle contempla la feuille, lente.

Michael : Laisse ça s’il te plaît.

Elle ne l’exauça pas. Examina la page quasi vide, sans l’interpréter de suite.

Cassandre : Mais il n’y a rien là-dessus ! Trois mots !

Elle nourrissait sa curiosité au malaise du serveur. Elle ne lisait rien de si capital… Elle décrypta à nouveau, à haute voix :

« Fleur des nuits. »

Elle enregistra sa réaction. Il blêmissait par degré.

Cassandre : C’est moi ? Non ?

Elle cabriola autour de lui, un Sioux avec son poteau. Il s’empourprait davantage. Elle agrippa un stylo.

Cassandre : Il manque un truc.

Elle se recueillit. Ajouta juste en dessous de la première formule, la deuxième.

Cassandre : Machine à soupirs.

Elle restitua la page à son propriétaire légal.

Michael : C’est quoi, machine à soupirs ? 

Cassandre : Plein de possibilités. Je vais te confier un secret : méfie-toi de moi, je vais te faire souffrir.

Il l'imita. Avala du blanc à son tour.

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