Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

Derrière leur Raybane

 

Saint-André – Derrière leur Raybane, ses rétines biaisaient sur un voilier. Le soleil éclaboussait les courants alpins, les rainures des montagnes, les multitudes de pétunias et les touristes en tongs au bord des canaux. Il méprisait la petite ville. Elle lui en rappelait une autre, dans un autre pays. Qu’il avait fui. Il préférait les augustes sièges de banques, son pays d’adoption, son Solèse. Même s’il se plaignait l’hiver de son satané brouillard. Il admirait les édifices, les bars. Il ne loupait pas les parages des universités, les fratries d’étudiants, à croquer dans leurs jeans. Des idéalistes souvent tels qu’il l’était avant. À Solèse, dans les brumes, dans le vent, il se sentait précieux, solaire. Une exclusivité. Son cheptel d’amies variait peu. Ses revenus se décuplaient. Quand il voyageait, il ne découvrait jamais plus énigmatique. Solèse malgré un territoire limité se vouait à l’international, œuvrait sans relâche pour le libéralisme. Respectait ses quidams, leurs professions. Savait favoriser la diversité culturelle, les activités économiques et la discrétion.

Sven côtoyait de nombreuses personnes, dans de multiples milieux. Il contribuait à alimenter les potins du Café des rendez-vous. Il aimait rencontrer ses jeunes consœurs call-girls. À vingt-sept ans, malgré son expérience, il s’extasiait encore sur des futilités. Et tenait à deux véritables amitiés. L’une d’elles méritait des soins particuliers. Annabelle l’amenait donc souvent à visiter Saint-André. Elle lui était essentielle. Sa façon de l'écouter. De l'apaiser quand il angoissait. Leur dialogue était constant. Elle refusait même des chauffeurs pour que ce soit lui, s'il le pouvait, qui la conduisait.

Annabelle était un ange de délicatesse. Toujours prête à s'occuper des autres. Il n'était pas rare qu'elle rende des services, qu'elle prête son argent. Alors qu'elle aurait dû se soucier d'elle-même. Elle conservait malgré son activité, un cœur pur. Son intégrité n'avait pas chancelé. Sous les drogues légales ou illégales, sous les rencontres, malgré Martial et ses coups bas ou Yves avant lui. Sven n'était pas du genre à ressasser ou à philosopher sur les goûts et les mœurs, en particulier des clientes. Quand l'une d'elles, la cinquantaine bien tassée, l'avait invitée trois ans avant avec une certaine Anastasia, il n'avait pas bronché. Le début de la nuit s'était mal goupillé. Trop salace. La cliente ordonnait, ils exécutaient. Une détraquée. Surtout, la fille avec lui avait l'air détruite. Elle l'avait bouleversé. Il l'avait entraînée dehors au bout de deux heures, jusque chez lui. Ils avaient ri, ils avaient pleuré, bu des cafés pour se remettre. Il avait su, immédiatement, qu'elle représentait son idéal.   

Il s’imaginait volontiers, un peu plus tard. À quarante ans, profiter de la retraite. Voire écrire ses mémoires. Devenir Hemingway avec une autobiographie. Il conquerrait un amour pour le restant de sa vie. Ils vieilliraient ensemble, à Majorque, pourquoi pas ? Mais sans l'amitié d'Annabelle pour lui tenir chaud, il ne pourrait pas apprécier ces moments. Son regard mi-vert mi-bleu amerrissait sur les eaux. 

Lina : Tu rêvasses, mon trésor ?

Annabelle : Tu ne rêves même pas de moi, je suis sûre.

Sven : Navré, mes mignonnes. J’espérais l’homme idéal…

Les bises fusèrent, et les comment vas-tu, aussi.

Annabelle : Figure-toi que ça barde sur le pont des Amours.

Article précédent Article suivant
Retour à l'accueil

Partager cet article

Repost0

Commenter cet article