Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

Je raconte des histoires, vraies de préférence.

De son père

Saint-André, quartier de la gare — De son père, pendant son enfance, il n’avait obtenu que des visites chronométrées d’une semaine, six fois par an. Des cartes postales chamarrées, des repères en forme d’images de lointains pays. Parfois un dromadaire sur fond de désert, un éléphant sur fond de jungle. Et la pension qui servait à l’élever. Les autres, sa sœur, sa mère avaient appris à gérer la situation familiale déphasée et l’absence. Lui, jamais. Sa mère, même après le divorce, agissait six semaines par an en épouse légitime. Elle ne s’inquiétait pas des frasques de son mari à l’étranger. Et forçait son petit copain à déserter les lieux pour huit jours à chacune de ses visites. Le jeune homme était issu d’une famille atypique. Il le ressassait quand il voulait démêler son aversion envers la sédentarité. Ses instincts d’ailleurs.

Après ses treize ans, on lui avait permis de rejoindre son père de par le monde. Uniquement en cas de bons résultats scolaires. Le droit dont sa sœur n’avait jamais usé, lui, il en avait abusé. Il avait découvert son père, il s’était renseigné sur ses migrations. Fonctionnaire international, c’était son titre. Nomade lui correspondait mieux. L’année de ses dix-sept ans, il avait atterri chez lui à Buenos Aires pour les vacances d’été. Ensuite il avait croisé Maria. Là, pour la première fois, son père et lui avaient cohabité pendant plusieurs mois. Michael avait alors cerné, accepté son père. Ses gestes mûris. Ses réflexions triées. Ses silences. Ses contemplations presque moroses devant sa collection de couteaux. Dont le nombre croissait à chaque nouveau poste, à chaque déménagement. Après Mexico City, le père et son fils avaient entretenu leurs liens. Ils se confiaient peu l’un à l’autre de visu. C’était leur paradoxe. Ils aimaient se téléphoner pendant des heures. Échanger des banalités, des confidences. Sans s’occuper du décalage horaire. L’écoute de son fils rassérénait le père. Chacun avait l’estime de l’autre. Pendu au combiné, Michael se contrôlait, résistait aux doutes et à l’appel du large. Son père avait raison, sa mère aussi, il n’avait pas de carrière. Pas encore d’avenir.

Le père : Avec des diplômes, tu pourras voyager, tu auras la vie que tu veux…

Michael : J’aime bien être seul chez moi… Pour les études, il faudrait que j’habite chez maman…

Son aveu bête le démangeait.

Le père : Tu n’es pas obligé de faire des études à Saint-André, c’est une petite ville, tu auras peu de choix.

Depuis Brasilia, il perçut une hésitation.

Michael : Papa, j’ai rencontré quelqu’un.

Le père : Ah, je vois. Alors, tu devras trouver la filière qui te convient à Saint-André.

Michael : Je ne sais pas si je dois rester pour elle. Elle est spéciale. Je n’arrive pas à la comprendre.

Le père : Je n'ai jamais compris ta mère non plus. Mais je ne suis pas un bon exemple. Moi, j’aurais dû rester avec elle. À la maison. Je n’ai pas pu… Je regrette aujourd’hui. À ta place, j’essaierais de m’accrocher.

Michael : Je me demande si ça vaut la peine. Si elle en vaut la peine.

Le père : Question de feeling…

Michael : Papa, je me suis planté deux fois !

Le père : Et moi, mille ! C’est le fait de t’exposer à un nouveau ratage qui te fait peur ? Mais tu sais ce qu’on dit, qui n’essaie rien ne se trompe jamais…

Le fil du téléphone s’entortilla entre les doigts de son fils. À presque neuf mille kilomètres de l’autre côté du globe. Il était tard en France, bientôt minuit. Seulement vingt à Brasilia.

Le père : Je ne la connais pas. Mais toi oui. Tu dois savoir si elle vaut la peine.

À Brasilia, le soleil dispensait des nappes orange. Le père devait aller dîner avec ses collègues. Sa voix s’éteignit. Michael sentait encore les échos du Brésil en lui, ils le vampirisaient. Un grésil se plaquait contre les vitres de son studio. La température extérieure chutait déjà. Soudain il perçut un bing. Reconnaissable entre mille. Il courut ôter la chaîne, entrebâiller sa porte. Elle était là, devant lui, son ange avec un sac à dos.

Cassandre : Michael, je suis là, c’était encore ouvert en bas !

Elle avait prononcé son prénom. Sa fleur des nuits sur le perron. Elle lui souriait.

Michael : T’as vu l’heure ?

Il lui souriait aussi. Il ne pouvait plus s’en empêcher.

 

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