Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

De rares clients

Saint-André — De rares clients meublaient les banquettes, dégustaient leurs arabicas, pas réveillés. Avant les corvées, le métier, les cours, les devoirs du quotidien, la soumission bien mâchée. L’Énervée, elle, se sentait grisée par la liberté. Elle dissertait sur l’invention la plus odieuse de ce siècle de misère : le réveil électronique. Parce qu’il distillait son alarme, de plus en plus lourde, toutes les trois minutes. Il rendait les pannes d’oreiller improbables. À moins d’une coupure généralisée de courant. Pas gagné, un orage apocalyptique à la rigueur ? Elle cessa d’écrire. Comment planchait-elle sur un réveil ? L’énoncé, c’était sur la société de consommation. Elle se ressaisit. Autant rédiger n’importe quoi. La prof la sacquait à coup sûr. Et le thème l’assommait. Même si elle était LA spécialiste de la consommation. Elle se motiva pour pondre un dernier paragraphe. Elle torsada les maillons de sa montre autour de son poignet. Commanda un autre bol de caféine, pas de trop. L’ombre, une familière, s’établit près d’elle. Elle bâilla, pas discrète.

Cassandre : Salut à toi, la travailleuse. Alors, t’as pas encore abandonné ?

Elle retournait les feuillets quadrillés. Piquait un terme par ci. Jouait avec un bic par là.

Victoire : Maintenant, j’lâche l’affaire.

Elle enfourna le fouillis pêle-mêle dans son cartable. Une serveuse apporta les grands cafés. L’Énervée recroquevilla son pouce sous son menton.

Victoire : Nous sommes deux produits de consommation, Poupée.

Un rictus impitoyable stria la déduction.

Cassandre : Non ? T’avais pas encore remarqué ? Tu m’étonneras toujours.

Elle batailla pour se contenir à cause du désespoir de l’Énervée. Se racla la gorge.

Cassandre : Au cas où, nous ne sommes que des objets. On a tout des êtres humains. Mais le job, c’est d’être des objets. Plus précisément : des jouets.

Victoire : Des joujoux de riches.

C’était cuisant. Sans ses béquilles, l’alcool, le cannabis, les acides, elle se laissait submerger. Les certitudes lui apparaissaient : fragiles. Son rôle à elle aussi, si futile. Elle ne le supporta pas plus. Elle se réconcilia avec elle-même, la canaille et ses sarcasmes homologués. 

Victoire : Tu l’as fini, toi, ce machin ?

Cassandre : J’ai écrit n’importe quoi. Mais je l’ai fini. Moi.

Victoire : T’es une lumière. Mais t’es crevée ce matin. Ta nuit ?

Cassandre : Rien de neuf sous le ciel de Solèse.

Victoire : Tu papotes jamais sur ta nouvelle gâche.

Cassandre : Elle est bien rétribuée. Merci.

Les émeraudes suintaient d’indiscrétion par-delà un écran de nicotine.

Victoire : Au Café des rendez-vous, on dit que tu les fais causer, toujours les mêmes. Pour le compte de ton Master. Depuis que t’as arrêté de bosser pour le Vieux.

Cassandre : Au Café des rendez-vous. Tiens donc. Je cours vers la renommée…

Victoire : J’suis sûre que c’est vrai. Mais comment tu t’y prends, ça, j’admire, c’est fortiche... Quand tu dois…

Elle hésita. Puis une prière s’insinua.

Victoire : Comment tu fais, allez, dis-moi… S’te plaît ? 

Cassandre : Ma méthode est un secret de fabrication. Déposé.

Elle rigolait face à la mine contrite de l’Énervée. Face aux ragots du Café des rendez-vous. Où tout se divulguait en un clin d’œil.

Victoire : Eh, c’est moi, l’Énervée, ta meilleure amie qui te le demande !

Cassandre : Ma pire amie, tu veux dire.

Son optimisme se repliait en boomerang.

Victoire : J’vais pas me mettre à genoux ! Tu leur chantes une berceuse ? Tu les soûles avec leur femme ? Tu fais quoi ? Tu les hypnotises avec un pendule ?

Cassandre : Mais non…

Victoire : J’ai trouvé : tu les épuises un max, t’es une acrobate, une prouesse de souplesse, tu joues le tiercé gagnant tous les soirs…[1]

Cassandre : C’est assez facile en fait.

Victoire : Ben accouche ! Fais profiter les autres de ton expérience !

Cassandre : Tu l’auras voulu : je suis une pauvre conne, une paumée…

Victoire :… Mais tout ça, on le sait…

Cassandre : Mais c’est juste un jeu dans ces cas-là.

À nouveau, elle se bidonnait.

Victoire : Ben franco, je vois pas.

Cassandre : Faut les attendrir. À fond.

Victoire : Ah bon ? Mais tu passes pas quinze ans à ça, hein ?

Cassandre : Mais non ! C’est du dosage, être inoffensive le reste. Tu comprends ?

Victoire : Que dalle. File-moi un exemple. Pour le Vieux, tu lui as fait croire quoi, pour qu’il t’en veuille comme ça ?

Cassandre : Parce qu’il m’en veut. Ben tiens.

Victoire : C’est un secret aussi. On est d’accord.

Cassandre : Surtout dans ta bouche. J’ai confiance.

Victoire : Charrie pas, tu lui as dit quoi ?

Cassandre : Je lui ai dit que je hais Mark. Que je veux me barrer, que j’ai besoin d’aide, d’un ami, tout ça…

Victoire : Ouah ! Tu les trouves toutes, les combines.

Cassandre : Ben, c’était pas une combine. Je le pensais. Sur le coup.

Son amie lui concéda une minute. Bredouilla, perplexe :

« Et sans dec’, t’es payée combien pour dédoubler ta personnalité, schizo ? »

 

 

[1] Le lecteur apprendra plus loin ce que Victoire entend par tiercé gagnant.

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