Les romans de Lotis

Les romans de Lotis

J'écris, je partage, je rends compte

C'était une fin de matinée

C’était une fin de matinée anodine. Les bandes de lycéens ankylosées par leurs heures de cours s’extirpaient du périmètre. Victoire se frayait un chemin dans la cohue, copiée par sa Poupée. Elles se dirigeaient vers une esplanade parallèle, un peu distante, plus au calme. 

Cassandre : Victoire, je sais ce que je dis, tu ne me racontes pas tout, hier…

Victoire : Oh, généralise pas ta connerie. Hier, c’était des malentendus, OK ?

Cassandre : N’empêche que tes copines, elles sont bizarres…

Victoire : Dis, tu t’es pas vue dans la glace ce matin ?

Cassandre : C’est quoi ta combine pour trouver du fric, explique ?

Victoire : On a tout le temps d’en papoter. Viens Poupée.

Une berline aux vitres teintées s’illustrait au bord du trottoir. Son propriétaire patienta à l’intérieur. Puis parut. Un tendre baiser plus tard, un bouquet de roses rouges migra de ses mains vers celles de la Poupée.

Mark : C’est un hommage à la beauté.

 

C’était l’après-midi. L’Énervée reluquait les cendres qui se détachaient de sa roulée. Elle s’accoudait au comptoir, s’exténuait à force de faire le pied de grue, de se rasseoir. Elle ne pouvait rien pronostiquer en réalité. Elle les avait suivis. Elle avait parlé la première. Ça n’avait pas eu l’air de faire tilt, ni de choquer. La Poupée s’attendait à tout. Et sa réaction avait infligé un dégoût à Victoire, au creux de ses tripes. À cause de la formule standard :

« Argent facile, argent tranquille. »

À cause d’une sensation de déjà-vu. Comme si la presque approbation de sa copine réactivait une blessure dans ses viscères à elle. Mark s’était amusé à soûler sa chérie sur-le-champ. Il avait montré la porte. L’Énervée avait donc déguerpi, échoué ici. De guerre lasse, elle s’installa à une table.

 

L’entrée de la chambre paradait au bout d’un couloir, entre tapisserie et moquette nacrées. Dedans, les doubles rideaux s’affublaient de satin. La symétrie, la luminosité étourdissaient. On allait d’un côté dans une salle de bain, un dressing, dans une jonction de bancs de musculation. De l’autre, on rejoignait le bureau. Un sofa, les deux fauteuils, le lit se pomponnaient avec des textiles pastel. Les dessins enclavés dans leurs cadres tachetaient les cloisons. Ils défilaient en bouquets, en paysages, du vert pomme au turquoise, du mauve à l’ocre. Depuis sa réfection, cet écrin à peintures était, y compris pour son propriétaire : la chambre aux aquarelles. Elle s’y sentait chez elle et l’idée était effarante en soi. Elle s’était coulée dans son environnement à lui, dans son espace, ses matières. Assise dans ce fauteuil ouvragé face à lui, elle écoutait, elle décortiquait le moindre souffle, la moindre intonation. Elle savait que c’était définitif, elle serait transformée pour toujours à partir de maintenant. Elle pensait à sa fratrie, son frère, ses sœurs, ses parents, un clan qui aurait pu se souder autour d’elle. Qui ne l’avait jamais souhaité, sa famille où elle était en trop. Elle réfléchissait aux fins de mois difficiles de son enfance. Aux restrictions qu’elle ne subirait plus. Aux tenues hors de prix qu’elle aurait rien que pour elle. Peut-être même, elle deviendrait celle qu’elle désirait tant être au gré des rencontres : un talent reconnu de la chanson. Parce que l’argent peut tout et qu’elle avait de naissance une jolie voix. Une revanche, c’était possible, elle en avait la preuve, elle n’était plus si moche. Elle n’était plus celle dont on se moque… C’était évident soudain, ce job était pour elle, sa voie était là.

Il bloquait sa paume entre les siennes parfois. Elle entendait autre chose derrière ce qu’il prononçait, autre chose qu’elle devait changer : il ne l’aimait pas. Pas encore.

 

C’était un début de soirée anodin. L’Énervée accumulait les tasses de café. Au moins cinq, voire dix. Le patron aurait dû lui faire un rabais. Elle examina sa Poupée. L’autre s’asseyait devant elle. En silence. Tendance interrogative. Victoire roula une énième cigarette.

Cassandre : Alors, Victoire… Raconte. T’as généralisé ta connerie ?

Victoire : Où est le souci ?

Cassandre : Mark est… très différent de ce que je croyais. Alors, comme ça… Je vais me référer à toi, maintenant ? 

Elle dégagea d’un geste l’écharpe autour de son cou.

Victoire : Très joli. C’est in, les suçons cette année. C’est comme ton haleine, empestée… Bourbon, Talisker, Jack Daniel's ?

Cassandre : À peu près tout ça. Plus le dégoût, tu vois ?

Victoire : Toi, t’es plus vierge.

Cassandre : Faut te mettre à la page, c’est pas nouveau, ça. Bon, à quoi tu joues ?

Victoire : Mais je ne joue pas, Poupée. J’essaie de vivre. C’est tout.

Cassandre : De la franchise, c’est trop te demander ? Tu le savais, pourtant…

Victoire : Quoi ? Que t’allais accepter ? Ou comment il est vraiment ? T’es face à toi-même, là, Cassandre. Tu souffres, hein ?

Elle se leva pour commander des demis. L’essentiel acquis, elle revint. La Poupée soupira.

Victoire : Bon, tu souffres pour la première fois de ta vie. En plus, t’es sûre que t’es unique, que t’es la seule dans ce cas. OK. Mais t’as dit oui. C’est qu’il y a un truc de naturel pour toi là-dedans.

Cassandre : Je veux savoir comment ça se passe.

Victoire : Ben tu vas avoir l’occasion de gagner de l’oseille facilement… Un max d’oseille, très facilement.

Cassandre : Tu me l’as déjà dit, ça.

Elle balança une enveloppe. L’Énervée la décacheta. Simula un sifflotement d’admiration. La Poupée remisa le paquet dans son sac. Consternée.

Victoire : Eh ben, c’est une sacrée avance… C’est ce que je disais, t’es plus du tout vierge. Dis-moi, c’est bien, l’anal ?

Cassandre : Tu dois le savoir mieux que moi. T’as plus de pratique apparemment.

Victoire : J’envoie la suite ?

Cassandre : Je t’écoute.

 

Lina flottait dans un sommeil houleux. Elle croisait des sylphes, des elfes, des farfadets. Plus bas, des sirènes susurraient, des licornes braillaient au fond des vallées. Une bourrasque et l’odyssée mûrit en cauchemar, s’ingénia à dévier, elle était sorcière, les villageois la brûleraient sur un bûcher. Le réveil meuglait.

Lina : Non ! Je veux pas me réveiller !

Quelqu’un rétorqua. C’était masculin, éhonté, cru. Un crash dans la réalité.

Fabrice : Bien dormi ?

On hoqueta sous la couette. Dans le dédale de ses méninges, la Blonde ingérait une rengaine toute à elle, l’irrépressible. Elle s’implantait toujours autant, elle était son obsession, elle serinait en sept temps :

« Pas de répit possible. »

Durant sept syllabes, la Blonde galéra dans son spleen. Elle s’interrogea ensuite. Comme à chaque début de journée agité. Elle marmonna pour elle-même. Pas pour celui qui l’avait traînée dans son pieu.

Lina : Merde. Qu’est-ce que je fous là ? 

Celui qu’elle avait escorté la veille la fixa.

Fabrice : Voyons, tu ne te rappelles pas ?

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